Comptes de Korsakoff et OSLØ : le free c’est chic !

À l’heure où les festivals de jazz commencent à se raréfier sur la région lyonnaise (Francheville, Vaulx-en-Velin, …), il est réjouissant de constater que des initiatives ambitieuses et diversifiées perdurent pour ce type de musique à Saint-Fons. Et qui peut se targuer d’inviter Louis Sclavis, un des musiciens français les plus connus et respectés au monde dans le domaine du free jazz ? La petite salle du théâtre Jean Marais qui accueillait le 27 janvier Les Comptes de Korsakoff et le groupe OSLØ,  émanation du label Ouch ! Records, était pleine et prête à s’en prendre plein les esgourdes !

Les Comptes de Korsakoff

Les Comptes de Korsakoff

Entrée en matière en fanfare avec Les Comptes de Korsakoff, un octet pour le moins original : trois souffleurs (sax, trombone, trompette), un guitariste, un chanteur-bassiste à cinq cordes, un batteur, un pianiste/organiste et une violoncelliste. Le chanteur se contorsionne autour du micro, tel un pantin désarticulé. Il est transporté dans une histoire qu’il égrène de façon théâtrale avec un accent new-yorkais. Il parle de Karl, atteint du syndrome de Korsakoff. Karl ne se souvient plus de son passé et croit des choses qui ne sont jamais arrivées.

On ressent un bouillonnement intérieur dans la diction du chanteur Geoffrey Grangé, qui n’est pas sans rappeler les éructations d’un Frank Zappa ou d’un Adrian Belew (King Crimson). Quentin Lavy, le jeune batteur, martèle sa batterie pour ponctuer avec ferveur chaque interjection. À un moment donné, la trompette de Guillaume Pluton et les sons électroniques de Christophe Blond tissent une texture sonore intrigante, très planante. Le violoncelle de Marie-Claude Condamin détonne dans cet orchestre : elle est un peu le capitaine du navire, elle pose le rythme, le relance, elle apporte du calme après une tempête verbale. Le public applaudit à tout rompre pour saluer la performance.

OSLØ,  quintet de musiciens issus de Ouch ! Records – la maison de disques lyonnaise créée par le saxophoniste Lionel Martin – qui fêtait  ses 1 an et la sortie du LP des Madness Tenors

Le groupe OSLØ

Le groupe OSLØ

Derrière l’appellation d’OSLØ, point de blonds norvégiens mais un quintet de musiciens issus de Ouch Records – la maison de disques lyonnaise créée l’an passé par le saxophoniste Lionel Martin – qui fêtait la sortie du LP Madness Tenors, en présence Louis Sclavis dont le disque Ellington on the air (1992) vient justement d’être réédité chez Ouch.

Mario Stantchev et Louis Sclavis

Le pianiste Mario Stantchev et le clarinettiste Louis Sclavis

L’élégant pianiste Mario Stantchev a joué avec Martin sur Jazz Before Jazz, un disque hommage à Louis Moreau Gottschalk. Le guitariste Damien Cluzel fut le comparse du saxophoniste dans le fantastique combo d’éthio-jazz-rock Ukandanz. On note aussi la présence d’un batteur sec et nerveux – Ramon Lopez – qui dynamitera littéralement la scène. Sa complicité avec Stantchev fait plaisir à voir (et entendre). Émotion d’admirer Lionel Martin en train de souffler aux côtés de la clarinette de Louis Sclavis, en digne fils spirituel. Fidèle à son habitude, il ne s’économise pas, il se déhanche, il bouge, il vit quoi !

Son interprétation de “Awo” (1er titre de l’album Be Jazz for Jazz des Madness Tenors) avec Cluzel est bluffante. Moment de grâce quand Sclavis présente sa suite, lance le tempo et passe le relais au groupe. C’était la première fois que ces musiciens jouaient ensemble, la fluidité se construit petit à petit. Le jeu de Sclavis est économe et précis. L’homme est aussi doté d’une solide personnalité. Il parle ainsi de la vocation de certains festivals à exister, à disparaître et qu’il est important d’être là justement pour écouter les musiciens et encourager le spectacle vivant. Applaudissements. Le dernier morceau interprété par le quintet s’appelait Écoute-moi. Au fait, “Oslo” est l’écronyme de “Ouch ! Synthesis Liberty Ørchestra”. Tout un symbole… 

Reportage : (C) Patrick Ducher 

Photos : Pauline Désormière