« Le Pangolin déconfiné », ou comment tirer partie des conséquences d’un vilain virus

« Le Pangolin déconfiné », ou comment tirer partie des conséquences d’un vilain virus

Vous connaissez bien Patrick Ducher sur ce site : il nous régale chaque fois que possible de ses comptes-rendus de concerts… souvenirs d’un temps déjà lointain. Journaliste d’entreprise de profession, Patrick, fan de la série Le Prisonnier est notamment l’auteur d’un recueil de plus de 200 citations de Patrick McGoohan intitulé Je ne suis pas un numéro. Lors du précédent confinement, il s’est lancé dans la réalisation d’un journal de voyage musicalo-poétique et visuel dans son quartier lyonnais : Le Pangolin déconfiné, 60 pages d’impressions sensibles et conseils musicaux avisés.

« Depuis le printemps passé, je marche chaque jour au moins 8 000 pas – environ 5 à 6 kilomètres – quelles que soient les conditions climatiques. Passée la première semaine de sidération, je me décide à remettre le nez dehors dans les limites imposées par le confinement : une heure par jour dans un rayon de 1 kilomètre. Au début, il s’agit d’allers-retours dans mon quartier, entre le 3ème et 6ème arrondissement de Lyon. Petit à petit, je prends des chemins de traverse : rues parallèles ou perpendiculaires, changements de circuits pédestres, boucles. Je redécouvre une architecture à laquelle je ne prêtais plus attention, un mobilier urbain, des interstices de vies parallèles. »

Le Pangolin déconfiné - Cours Lafayette
Le Pangolin déconfiné – Le Cours Lafayette

C’est ainsi que débute la balade de Patrick… Au fil des pages il nous emmène avec lui, dans ses promenades quotidiennes d’homme confiné respectant scrupuleusement les règles. C’est bien connu les restrictions stimulent la créativité, cf le code Hays et le cinéma américain ! Dans son quartier, 6e et du 3e arrondissement de Lyon, le kilomètre imposé l’invite à humer l’atmosphère, à ouvrir l’œil, à photographier l’incongru, le beau, le troublant, l’ignoré, le pas si banal.

Le Pangolin déconfiné : 55 photos, 55 disques et 55 citations, pour 55 jours de confinement

Parallèlement, sur sa page Facebook, chaque jour il partage un album de chevet, assorti du commentaire qui va bien, parce que, pour Patrick, la musique et les mots sont indissociables…

Son Pangolin déconfiné met en page ses trouvailles de promenade et son voyage dans sa discothèque, le tout agrémenté de citations glanées collectées au gré de ses lectures, de Friedrich Nietzsche (« La vie sans musique est tout simplement une erreur, une fatigue, un exil. ») et Willy Ronis (« Il y a un vrai plaisir à trouver la place juste, cela fait partie de la joie de la prise de vue, et c’est quelquefois aussi un tourment, parce qu’on espère des choses qui ne se passent pas ou qui arriveront quand vous ne serez plus là. ») en passant par Johnny Rotten (« Il y a des leçons qui doivent toujours être apprises : compter sur soi, ne pas s’apitoyer et rester en dehors du système ») ou Jean-Marie Gourio (« Le tissu social ne sert à rien si on n’en fait pas des vêtements chauds »).

En tout, 55 photos, 55 disques et 55 citations, pour 55 jours de confinement… La bonne nouvelle est qu’avec ce deuxième (ou second ?) confinement Patrick a repris l’exploration de sa collection de disques sur Facebook. Alors bientôt un tome 2 du Pangolin déconfiné ?

Autre bonne nouvelle, Le Pangolin déconfiné est téléchargeable gratuitement sur son site. Le Pangolin déconfiné, à lire en écoutant  la playlist Deezer que Patrick a concocté spécialement pour Cineartscene (ci-dessous).

Emmanuelle Blanchet

Lionel Martin, le multi-saxophoniste

Lionel Martin, le multi-saxophoniste

Le saxophoniste Lionel Martin sort ce 2 octobre SOLOS, un disque… solo qui est autant une invitation au rêve qu’au voyage, avec des textures sonores poétiques et hypnotiques.

Nourri de ses multiples expériences musicales, ce disque, parti d’une base improvisée, livre un récit musical très écrit, monté comme un film avec l’ingénieur du son Bertrand Larrieu. Avec une magnifique pochette signée Combas, l’album est une quintessence de son univers mental foisonnant. Il devait être au Grand Barouf du Rhino Jazz(s) Festival pour une dizaine de jours de folie et de performance autour de cet album. La fête est reportée à une date ultérieure. Heureusement l’album existe.  Patrick Ducher vous en parle dans sa chronique, Lionel Martin : plus d’un tour dans son sax.  Et nous avons pu recontrer ce musicien hors norme, à la fois musicien, compositeur et fondateur/directeur artistique du label Ouch ! Records.

Lionel Martin © Lucien Martin
ionel Martin © Lucien Martin

Ces dernières années on vous a surtout vu avec des groupes – Ukandanz, Palm Unit, Madness Tenors – ou en duo avec Mario Stantchev ou Sangoma Everett. Pourquoi cet album solo ?

Je travaille (je joue) en solo depuis tant d’année… Souvent je raconte cette anecdote :  à 14 ans je devais de l’argent, c’était un 24 décembre… vous connaissez la suite, j’ai pris mon saxo et je suis allé jouer dehors à la Croix-Rousse… Depuis j’ai bourlingué pas mal mais je n’ai jamais arrêté de faire cela. Ça va faire une trentaine d’années finalement…

Récemment j’ai découvert des batteries, une enceinte amplifiée autonome, cela a été la révélation, je pouvais apporter dans la rue mon univers de sons et le mélanger en direct avec le réel, le son de la rue, du métro…

J’ai senti une certaine maturité, assez de maturation, c’était l’heure….

Comment avez-vous travaillé pour ce disque ? Comment s’est passé votre collaboration avec l’ingénieur du son Bertrand Larrieu ?

Tous les jours j’écris un petit peu, des petits trucs, qui me serviront ou pas. Je ne suis pas compositeur, en revanche j’ai des idées. Quand elles me plaisent je les note et cela peut donner des morceaux qu’on a pu entendre avec mes groupes précédents.

Ici c’est différent, j’avais tellement de choses à dire, que j’ai tout dit… des heures et des heures d’enregistrement. C’est après que nous avons fait le travail de composition avec Bertrand à partir de ce matériel. C’est un peu du cinéma, on a fait du montage, et j’ai rejoué parfois par dessus pour ramener encore des idées qui surgissaient… Maintenant pour préparer les concerts, j’écris la partition…

Bertrand nous suit depuis longtemps, il a beaucoup travaillé avec Damien Cluzel de Ukandanz, mais aussi beaucoup pour la danse, le court-métrage, les images, de la prise de son à l’élaboration de bandes son. Il a une culture immense et une envie très précise de ce qu’il veut. Il m’a poussé dans mes retranchements, poussé à aller au bout, je ne cesserais de le remercier tant il a été exigent. Je souhaitais travailler avec lui, car je voulais quelqu’un de polyvalent, capable de s’adapter, de capturer le son, ce qui l’entoure, une globalité, pas seulement de la musique faite avec des notes…

Au début il n’était pas sûr de vouloir travailler sur le disque après la prise de son et puis il s’est impliqué, c’est devenu aussi important pour lui que pour moi …d’où ce titre SOLOS : seul mais à plusieurs… Nous nous sommes surpris mutuellement et voila le résultat.

Parlons de la pochette signée du peintre Robert Combas, qui n’est pas sans rappeler l’affiche du Rhino Jazz de cette année… puisque vous deviez y être tous les deux ensembles en résidence ! Comment est née cette collaboration ?

C’est en effet un zoom, un gros plan sur le rhino de l’affiche du festival que Robert Combas à peinte. Un jour il m’a dit : « bien sur, le rhino c’est toi »… Encore un rêve pour moi qui cherche tout le temps à décloisonner, à travailler avec des artistes pas forcément musiciens. Bien que lui le soit !

J’avais vu son exposition au Musée d’Art Contemporain de Lyon en 2012 dans laquelle était installé un atelier : on pouvait le voir travailler si on avait de la chance ! Exposition marquante !

Auparavant j’avais vécu mon expérience solo dans un arbre perché à 10 mètres de hauteur pour le Rhino Jazz festival.  Le temps passant, j’avais envie de renouveler l’expérience dans un autre lieu atypique, mais cette fois avec un artiste complémentaire.

Ludovic Chazalon, directeur artistique du Rhino Jazz(s) Festival, s’est emparé de l’idée, nous avons évoqué Robert ensemble… Il l’a contacté, Robert a tout de suite voulu s’engager. Je suis allé chez lui avec mon saxo, je me suis présenté en jouant, pour qu’il me sente, qu’il valide, que nous validions la même envie de partager une histoire hors norme… C’était parti, c’est parti, pour ce « grand barouf » à St Etienne dans un atelier géant au milieu des toiles de et avec Robert Combas.  Je vais jouer avec les sons sur des thématiques improbables, on pourra voir pendant 15 jours ce travail en direct1. Je prépare une palette où les couleurs sont des idées, une thématique, ou… du vide pour laisser venir l’imagination…

Emmanuelle Blanchet

1 : Le Grand Barouf n’est que repoussé. Il aura bien lieu selon les organisateurs : plus d’infos ici bien sûr dès que la date sera connue !

 

 

Revisiting Afrique Connexions : jazz augmenté à Anse

Revisiting Afrique Connexions : jazz augmenté à Anse

Afrique, tel est le nom d’un album mythique de Count Basie que le duo Martin (sax) / Everett (batterie) a réinterprété en 2019 sous le nom de Revisiting Afrique (Ouch ! Records). Pour son tout premier spectacle de rentrée, le service culturel de la ville d’Anse avait fait un pari : donner carte blanche aux musiciens précités, augmentés pour un soir du danseur Abdou N’Gom et de l’illustrateur Benjamin Flao dans le cadre d’un concert dessiné et dansé proposant une nouvelle réinterprétation du disque de Basie, conçu originellement pour un big band. Un quatuor étonnant qui a enchanté l’assistance ansoise.

reportage + photos de Patrick Ducher

Près de deux cents  spectateurs – distanciation physique incluse – avaient répondu présents pour écouter – et voir – cette proposition insolite. Quel plaisir de découvrir un spectacle VIVANT pendant cette période où l’on croise plutôt des morts-vivants dans les rues. Ce soir, le spectateur est gâté et ne sait où poser ses yeux. Il commence par observer les musiciens. Puis il découvre le pinceau du dessinateur projeté sur un grand écran. Ce dernier trace des courbes qu’il macule rapidement de coulures de peintures multicolores. Enfin, le danseur couché sur le devant de la scène se contorsionne et se glisse tel un lézard félin en marquant le rythme imposé par le rythme du tandem sax-batterie.

Le spectateur s’habitue petit à petit à ce “3-en-1” et son oeil vagabonde du danseur aux musiciens, tout en suivant le développement visuel en fond de scène. Il se demande qui mène … la danse. Justement, le danseur semble flotter dans l’air. Il esquisse parfois des breaks hip-hop. Puis il incite l’illustrateur à suivre son mouvement : ce dernier dessine des silhouettes qui suivent N’Gom, comme hypnotisées par sa démarche.

A un moment, Everett délaisse sa batterie et incite les spectateurs à frapper dans leurs mains. L’ambiance se réchauffe. Muni de ses seules baguettes, il frappe le sol et invite le danseur à le suivre dans sa rythmique. Ensuite, c’est le saxophoniste qui l’emprisonne de ses bras et de son instrument. L’effet est saisissant : le duo se mue en une seule et même entité vivante, dansante et performante.

L’illustrateur marque lui-même le tempo en traçant une forme ressemblant à un disque vinyle. Secouant la planche tout projetenant de la peinture noire dessus, il semble donner vie à un 33 tours qui accompagne ce spectacle en 3D..

Revisiting Afrique, un album qui se prête à l’improvisation

Par la suite, Abdou N’Gom me confie que le lien commnu entre les protagonistes est le rythme. Lui-même rend son corps, toujours en éveil, perméable à ce qu’il ressent. L’interaction avec le public joue donc un rôle primordial. Chacun suit tantôt l’un, tantôt se calque sur l’autre. La musique développée par Martin et Everett a cela de magique qu’elle se prête à de multiples improvisations. La performance de ce soir n’avait rien à voir avec celle jouée en duo dans le petit club du Périscope, ou dans l’église de Cogny.

Certes, il y a un fil narratif. Le danseur commence le spectacle en caleçon et le termine habillé. L’illustrateur retrace donc une histoire – on devine une migration, des personnages en mouvement – mais qui laisse le spectateur imaginer cette histoire par lui-même.

Le meilleur pour la fin. Le danseur se rapproche des spectateurs et les incitent à le rejoindre en suivant ses pas de danse. Ravis, ils s’exécutent, trop heureux de prendre part eux-même à un spectacle décidément très … vivant ! Applaudissements à tout rompre. C’était donc ça, la vie d’avant ? Vivement qu’on y goûte de nouveau ! 

Les artistes – Lionel Martin : saxophone, claviers ; Sangoma Everett : batterie ; Abdou N’Gom : danse et Benjamin Flao : illustrations. 

Extrait du concert :

Lionel Martin – Solos : plus d’un tour dans son sax !

Décidément, le saxophoniste lyonnais Lionel Martin n’est jamais là où on l’attend. Tout à tour en duo pour jouer les compositions de Louis Moreau Gottschalk avec son compère pianiste Mario Stantchev, ou bien en groupe avec ses potes de Ukandanz pour ambiancer les salles de France et d’Europe avec leur « crunch music » chaude bouillante, ou encore dans les églises avec le batteur Sangoma Everett pour revisiter Count Basie et Oliver Nelson… Cet homme-là n’arrête pas ! Et il trouve encore le temps de faire une mixtape avec le bruitiste Anton Mobin et ses chambres préparées, de placer quelques notes sur le projet Rimbaud de Maxime Dambrin. Depuis le mois de mai, son émission mensuelle « Solo Insolent » sur son label Ouch ! Records est une fenêtre bienvenue vers l’ailleurs et la vie grâce à ses amis musiciens.

Solos  apparaît comme un condensé de ses expériences sur le terrain, dans la rue, et en studio mobile orchestré par Bertrand Larrieu qui l’a guidé dans sa réalisation et a réalisé la prise de son pour ces 5 morceaux atmosphériques d’une durée de 3 à 12 minutes, absolument fantastiques.
« Vibrations » donne l’impression qu’un orchestre déboule dans votre salon : boucles de sax et crépitements électroniques discrets emplissent les oreilles jusqu’à créer un bourdonnement qui fait dodeliner la tête de l’auditeur.

« Fiction » intègre des bruits urbains. L’auditeur est-il dans une gare – on entend une annonce évoquer un mouvement social – ou bien dans le métro ? ou peut-être sous un pont puisque le sax player a coutume de se produire dans des lieux insolites. Des nappes sonores se développent en échos pouvant s’assimiler à un flot ininterrompu de passagers. « Colonel Fabien » … on est donc dans le métro. C’est finalement à la station Stalingrad que l’on arrivera. A écouter absolument au casque pour saisir toute la richesse sonore et se laisser bercer par cette ballade souterraine.

Sur « Eternité », le son redevient aérien, perturbé par des bruits électroniques (est-ce un orage au loin ?), puis par des interjections frénétiques de boucles de sax cassant le rythme tranquille du morceau avant que celui-ci ne se transforme en un murmure lancinant jusqu’à se taire, tout doucement.

« Réalité » mêle plusieurs sons de saxophones à la manière d’un big band puis, petit à petit, sans s’y attendre, l’auditeur ferme les yeux et se retrouve au pied d’un ruisseau (ou bien est-il dans une barque ?). Le sax des villes est devenu sax des champs.

Enfin, « La chute » marque une rupture avec le climat jusque-là quasi-atmosphérique. L’ambiance se fait festive et électro. Boucles et « boom-boom » à écouter en poussant le volume sonore au max !

La pochette élégante – qui est aussi celle du RhinoJazz 2020 – est l’oeuvre de Robert Combas, un autre touche-à-tout : illustrateur, mais aussi musicien lui-même, peintre – on se souvient de son passage remarqué au Musée d’Art Contemporain de Lyon en 2012 et de sa rétrospective « Greatest Hits » – et chanteur.

Solos, la tracklist : 01. Vibration (4’05) 02. Fiction (12’47) 03. Éternité (6’26) 04. Réalité (3’03) 05. La chute (6’33).
Lionel Martin : saxophones (soprano, alto, tenor baryton), machines, improvisation, écriture, auto-interprétation Bertrand Larrieu : prise de son, écriture, direction artistique

L’album – disponible en  digital – sort chez le label indépendant rochelais Cristal Records le 2 octobre 2020. Prix : 25€. La version vinyle sort chez Ouch Records

Patrick Ducher

 

Le clip officiel de l’album Solos – Réalisation Arma Lux (https://vimeo.com/armalux / @arma.lux)

CHROMB! – Le Livre des Merveilles

Le quartet né en 2008 entre Lyon et Rivolet est présenté par son label, l’excellent Dur et Doux, comme faisant « du rock sans guitare (ou jazz à distorsion) à destination des adultes émotifs et des enfants sauvages ». Tout est dit. Léo Dumont (batterie), Camille Durieux (claviers, chant), Lucas Hercberg (basse, effets, chant) et Antoine Mermet (sax alto, synthé, chant) se jouent des étiquettes, poussent leur singularité aussi loin que possible. Pour ce quatrième album, CHROMB! s’est inspiré d’un ouvrage du XIIIe siècle, Le Livre des MerveillesDivertissement pour un Empereur, signé par le chevalier Gervais de Tilbury. Cela donne quatre titres hors-normes, de 4 à 12 minutes, mêlant chants d’antan, sons extra-terrestres, batterie et claviers mélodieux. Prenez le risque de vous perdre sur ces sentiers encore vierges, le long du Fleuve Brison

Dur et Doux

Emmanuelle Blanchet

 

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