Les coups de cœur de la Librairie des Marais spécial Noël

Noël s’approche dangereusement et il vous manque toujours des cadeaux ? Pas de panique ! Bertrand Lamure de la Librairie des Marais vous donne des idées avec ses coups de cœur BD et polar de la fin d’année, Shangri-la, de Mathieu Bablet et La Rage, de Zygmunt Miloszewski

 

Shangri-la - Mathieu BabletBande dessinée : Shangri-la, de Mathieu Bablet

Dans un futur lointain, les hommes ont fini de ravager  la terre, devenue inhabitable.

Ils vivent désormais parqués au sein de vastes vaisseaux, dans leurs cases individuelles identiques, concernés par les mêmes problèmes, défendant les mêmes valeurs, tous dirigés par une même multinationale, omniprésente et omnipotente, pour laquelle ils travaillent et consomment.

Un espoir demeure : Shangri-la, la région la plus hospitalière de la planète Titan, qu’ils souhaitent coloniser, leur fait croire à un possible renouveau, tandis que dans les souterrains des vaisseaux, la rumeur d’une révolte gronde contre l’ordre établi et son inacceptable routine, sans saveur, sans promesse.

Mathieu Bablet, jeune auteur français, nous fait découvrir à travers cette bande dessinée un univers totalitaire sclérosé et étouffant, nid d’un déterminisme aliénant et de sa nécessaire révolte, parce qu’il prend les airs d’un ordre naturel imposé aux hommes orphelins de terre et d’individualité propre.

Une belle réflexion de science-fiction sur le devenir de l’homme pris au piège de l’hégémonie et la puissance des pouvoirs en place, rendue à travers un dessin étonnant.

Un très bel objet, à mettre entre toutes les mains, fruit d’un travail minutieux et inspiré.

 

La Rage - Zygmunt MiloszewskiPolar : La Rage, de Zygmunt Miloszewski

Troisième et dernier volet des aventures du procureur Teodore Szacki par le maître du polar polonais, Zygmunt Miloszewski. Après Les Impliqués et Un fond de vérité, La Rage continue d’inscrire son auteur parmi les écrivains phares d’aujourd’hui. Il est question cette fois-ci de la famille, des femmes qu’on a perdues, des enfants qui restent et qui continuent à maintenir le lien rompu, du vide que ces pertes installent, de ces bouleversements internes qui rejaillissent sur la vie de tous les jours et qui nous rendent parfois absents à ce qui nous entoure.

Le procureur Szacki, perturbé par les tourments de sa vie personnelle, ne va pas prendre toute la mesure de la peur d’une femme pour son mari, et la possibilité d’une violence conjugale va devenir une sanglante réalité, irrémédiable.

Ce roman noir est fin, hyperréaliste, intense et cruel. A lire absolument !

 

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Les coups de cœur de la Librairie des Marais

Depuis cette rentrée, Bertrand Lamure remplace  Mohamed Biskri,  parti pour de nouvelles aventures,  à la Librairie des Marais. Mais on garde les bonnes habitudes : tous les mois il nous proposera non plus un, mais plusieurs coups de coeur dans différents genres, roman, polar, BD, littérature jeunesse. Ce mois, il conseille notamment la réédition de Watership down de Richard Adams

 

watershipWatership down de Richard Adams – Editions Monsieur Toussaint Louverture

Véritable best-seller mondial, vendu à 50 millions d’exemplaires à travers le monde depuis sa sortie en 1972 mais trop peu connu en France…

C’est le premier roman de Richard Adams, écrit pour ses filles à l’âge de 50 ans, dont le titre évoque un hameau proche de chez lui dans le Yorkshire. Il nous offre , ici, un magnifique conte aussi bien pour les adolescents que pour les adultes. Il est question d’amitié, d’amour, de haines, de conquêtes, de stratégies politiques et militaires mais aussi de paix et de happy end !!! Toute la panoplie des sentiments… entre lapins !

C’est une ode à la nature, aux animaux, c’est la découverte d’un nouveau langage que Richard Adams a inventé (le lapin farfale, a peur du vilou…)

Les éditions Monsieur Toussaint Louverture ont eu la très bonne idée de nous faire redécouvrir  ce petit bijou écolo-animalier mais pas que… et surtout notre vision du lapin sera à jamais différente !

Le verger de marbre - Alex TaylorLe verger de marbre, d’Alex Taylor – Editions Gallmeister

C’est un coin de verdure au fin fond du Kentucky, étouffé sous les arbres, sans lumière, troué de pierres tombales. Ce verger de marbre, enveloppé de noir, est un cimetière. C’est là que vont les hommes du pays, rompus par une vie de misère. Et c’est là qu’ira sans doute bien trop tôt Beam Sheetmire, dix-sept ans, parce que, pour ne pas se faire dévaliser, il a tué un homme. Pas le bon, on dirait, puisque le père de cet homme, Loat Duncan, fait régner sa loi dans le comté : celle du sang versé.

Ainsi commence cette chasse à l’homme, cette cavale désespérée d’un jeune gars presque innocent, confronté à la cruauté bête et méchante d’un homme qui va vouloir venger son fils, accompagné de sa horde de dobermans, de son homme de main et d’un étrange routier en costume, personnage incongru aux motivations mystérieuses, dont le sourire et l’apparente sympathie ne sont que les masques déguisés de sa férocité.

Dans ce coin-là du Kentucky, vide et désargenté, il ne fait pas très bon vivre, et il ne fait surtout pas bon titiller Loat Duncan et sa meute. Quand il vous aime, il vous cogne. Quand il vous hait, mieux vaut faire comme le shérif : tenter au mieux de sauver sa peau.

A travers une écriture très travaillée qui sublime par sa qualité la noirceur de cette tragédie rurale, Alex Taylor livre un polar sombre et poétique, aux airs d’un film des frères Coen, où une jeunesse terne, sans joie et sans avenir, voit le peu de vie qu’il lui reste confisqué par des adultes brutaux et sanguinaires.

Le grand verger de marbre est un coin sombre et froid, plein de misère humaine, où tournent dans le ciel des nuées de vautours et d’oiseaux de malheur.

Kobane Calling - ZerocalcareKobane Calling, de Zerocalcare – Editions Cambourakis

Les éditions Cambourakis publient le deuxième album de l’auteur de BD et bloggeur italien Zerocalcare, petit punk militant et nonchalant, parti à Kobané, un canton de la Rojava, où une armée de femmes kurdes et de résistants repousse l’avancée de Daech, en prônant l’émancipation des femmes et l’égalité pour tous, en même temps qu’ils se défendent contre une armée turque un brin répressive… Tout un programme !

Mais que fait donc ce mec à la cool pas entrainé, sans un pète de muscle, en pleine zone de guerre, à quelques mètres à peine des territoires où Daech a établi ses quartiers ? Pas d’explication rationnelle en vérité, ni même propre à une folie passagère et discrètement suicidaire : Zerocalcare y va avec sa peur, son cœur, et les quelques tripes qu’il lui reste parce qu’une jeunesse combat là-bas des idéaux dans lesquels il se reconnaît. Parce qu’il se sent concerné, comme chacun de nous devrait l’être.

Voilà pourquoi, même si ses explications géopolitiques sont simplifiées, délivrées avec une naïveté spontanée attendrissante, et accompagnées d’un lot de conneries en tous genres – Zerocalcare est un sacré petit plaisantin, même au cœur de la mouise – la lecture de cette bande dessinée est nécessaire et importante pour tout le monde, et tout spécialement pour la jeune génération.

Avec lui, on est abasourdi, on se sent embarqué, on se sent concerné.

Il suffit en tout cas de quelques pages pour se rendre compte du « ton » inhabituel de ce carnet de voyage qui démystifie totalement le voyageur humanitaire curieux de tout et brave en toute circonstance.

Zerocalcare, accompagné d’un tatou et d’un mammouth imaginaires, laisse libre court à ses faiblesses, sans jamais tenter de les sublimer : son dessin est inventif et foisonnant et son récit frais, spontané, souvent très drôle et profondément humain.

Voilà une bande dessinée utile qui fait marrer, qui fait trembler et qui témoigne d’un combat pour la liberté et la fraternité trop peu connu, trop peu encouragé ou aidé. Un combat contre les préjugés, l’hypocrisie occidentale et contre la barbarie. A lire donc, absolument !

Oh non, Georges ! - Chris HaughtonOh non, Georges !  de Chris Haughton – Editions Thierry Magnier

George, joyeux chien aux yeux bleus et aux oreilles tombantes, se trouve face à un grand dilemme: obéir à son jeune maître Harris et rester sage durant son absence ou … engloutir un magnifique gâteau, courir après le chat et creuser des trous dans le parterre de fleurs. George essaie, mais n’y arrive pas. Sans rancune, ils partent tous deux en promenade. Mais une fois dehors, les tentations restent omniprésentes: George arrivera-t-il à se maîtriser ?

Le suspense reste entier quand notre sympathique héros se retrouve devant une poubelle aussi alléchante que répugnante, y plongera-t-il ou pas ? La fin ne le dit pas…

Chris Haughton est un illustrateur irlandais. Il illustre régulièrement pour The Guardian et d’autres journaux. Avec un graphisme personnel assez avant-gardiste, il donne du relief à ses personnages, les rendant attachants et expressifs. Un récit bien ficelé mis au service d’une comédie philosophique drôle et bien enlevée !

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Coup de coeur du libraire : Samira Sedira

Coup de coeur du libraire : Samira Sedira

Chaque mois, Mohamed Biskri,  de la Librairie-Boutique des Marais, Chapitre 2, acteur dynamique de la vie culturelle caladoise, nous propose un coup de coeur. Ce mois de mai, il nous parle de Majda en Aout de Samira Sedira, qui était présente à Villefranche pour présenter son livre le 30 avril dernier.

Majda en août – La Brune (Le Rouergue)

Quand on ouvre Majda en aoûtsamira_sedira de Samira Sedira, on assiste, gêné, à une scène tabou. Deux femmes, alcooliques, au PMU. Elles sont abîmées, leurs propos sont incohérents. C’est âpre et on détournerait presque les yeux.

Et puis, quasiment sans transition, Samira Sedira nous place face à Fouzia, une très vieille femme chez elle. Dans la banlieue du sud de la France. Auprès d’elle son mari Ahmed. Le coup de téléphone provient d’un hôpital psychiatrique. On leur demande de venir chercher Majda, leur fille aînée, adulte, qu’ils n’ont pas vu depuis trois ans.

Pénétrer dans l’enceinte d’un hôpital psychiatrique, pour Fouzia et Ahmed, qui plus est pour y retrouver leur fille est une épreuve. Une Épreuve.

C’est le mois d’août, sous la chaleur écrasante du mois d’août dans le sud de la France, ils vont ramenez Majda chez eux. Va alors débuter sous la plume splendide de Sedira, un huis clos sensible et fort : Majda en août.

Samira Sedira, c’est cette comédienne qui s’est brutalement retrouvée au chômage et qui a préféré être femme de ménage plutôt que ne pas travailler. De cette expérience, elle a tiré un roman L’Odeur des planches, publié au Rouergue aussi. Elle est née en Algérie en 1964. Elle est donc comédienne et écrivain.

Majda, c’est la fille. C’est l’aînée aussi. L’aînée de sept enfants. Etre une fille, c’est pas du tout comme être un garçon parce que naître fille, c’est naître servante, domestique, corps à donner, corps à servir, corps à louer.

Son corps. Voilà le problème, son corps, corps de fille, corps de femme bientôt. Sitôt son corps devenu visiblement celui d’une femme, ses frères, emmenés par Aziz, chef de meute auquel personne ne résiste, et les amis de ses frères la surveillent, la harcèlent, lui interdisent tout commerce avec les autres. Ils la traquent, devant son collège, dans la rue, partout. Puis ils vont plus loin, parce qu’elle ne dit rien, parce qu’elle accepte tout, parce qu’une fille ne vaut rien devant la volonté d’un garçon.

Elle subit les humiliations, les vexations, les insultes parce qu’elle a des seins, parce qu’elle est une fille, parce qu’ils peuvent le faire et pourquoi, dès lors, s’en priveraient-ils ?

Elle devient objet de désir potentiel et elle est donc coupable. Elle doit être punie, logique démente de la misogynie ordinaire. Les rapports de pouvoir, la violence comme arme d’assertion du pouvoir d’un sexe sur un autre. Jusqu’à la catastrophe, jusqu’au jour après lequel il sera pour toujours trop tard, sans jamais que les mots viennent à son secours. Le silence et le déni sont le refuge de cette famille. Tous savent, mais personne ne parle. Faire comme si rien n’était arrivé. Comme si ça pouvait effacer le passé.

Après, ce corps est porté comme un fardeau, allégé par les caresses presqu’anonymes de temps en temps, alourdi par les neuroleptiques qui rendent imperméables à soi-même.

J’ai aimé ce roman car la langue est belle et pleine de pépites, de joyaux qui restent à briller longtemps dans le noir de la mémoire. Elle accompagne Majda dans ses angoisses, dans sa folie, dans ses espoirs aussi : pouvoir parler, mettre enfin en mots tout ce qui lui fait du mal. Elle épouse aussi les sentiments incertains, les détours de la pensée embarrassée par le silence et la honte, l’incompréhension mutuelle et la solitude absolue à laquelle le mal-être de l’autre nous renvoie.

Je l’ai aimé aussi pour la façon dont Samira Sedira parle de la maladie mentale. Le passage dans l’hôpital psychiatrique est fascinant et terrifiant, la description des malades et des soignants est impressionnante, folie à peine jugulée par la chimie. Encore une fois, sans alourdir le trait, sans juger ni distribuer les bons et les mauvais points, l’auteur montre l’impuissance de l’institution à guérir, à aider, à soigner l’âme blessée des patients. Les infirmiers sont sans illusion, depuis trop longtemps confrontés à la situation pour s’en émouvoir vraiment non plus. Alors Tic-tac se fracasse la tête toutes les minutes contre le mur, il porte un casque, c’est tout, c’est le mieux qu’on peut faire pour lui. Alors Majda est bourrée de médicaments, ça ne soigne rien, ça rend transparent. Mais ne rien ressentir, c’est toujours ça de pris.

J’ai aimé ce roman, enfin, parce qu’il parle de femmes sans caricature. Majda, victime de ses frères, des amis de ses frères, d’un rapport entre les sexes qui pue le machisme et la violence ordinaire des rapports hommes-femmes, mais aussi de sa mère qui participe de cette inégalité et de cette culture machiste et misogyne. En donnant à sa fille la place de bonne, de garde d’enfant, de servante, elle alimente la machine à penser les femmes inférieures. Ce sont aussi les femmes qui perpétuent ces idées et ces attitudes, qu’on ne s’y trompe pas. Les femmes élèvent les femmes comme les inférieures des hommes. Les victimes engendrent des victimes.

Sans caricature encore, car le père n’est pas misogyne. Il est même perçu par ses fils comme dévirilisé  : un mari qui n’impose rien à sa femme, qui ne lui interdit pas de sortir et ne s’enquiert pas de son emploi du temps, ne contrôle pas ses fréquentations et ne cherche pas à la dominer. Cette attitude lui vaut d’être critiqué et raillé, ce qui fait souffrir ses fils, les premiers à subir à l’école la violence de l’excentricité involontaire de leur père. Les fils, justement, élevés dans l’idée d’être soit dominants soit dominés, sans aucune alternative qui dirait la complexité de l’être humain et leur donnerait les moyen de renouveler leur vision des autres et d’eux-mêmes.

Samira Sedira sait admirablement dire ça, cet entrelacs de règles tacites et à peine conscientes qui font le tissu des rapports hommes-femmes et qui les ligote et les emprisonne. J’aime cette finesse d’analyse qui évite tous les clichés et qui permet de comprendre sans haïr stérilement.

J’ai bien écouté mais il n’y a pas de musique dans ce roman.

Mohamed Biskri

Coup de coeur du libraire : Samira Sedira

Coup de coeur du libraire : Nathalie Azoulai

Cineartscene est heureux de vous proposer une nouvelle rubrique, réalisée en partenariat avec la Librairie-Boutique des Marais, Chapitre 2. Chaque mois, Mohamed Biskri, libraire et acteur dynamique de la vie culturelle caladoise, nous proposera des coups de coeur. Avec ce mois, pour commencer, deux pour le prix d’un. Après Celle que vous croyez de Camille Laurens, cette semaine Titus n’aimait pas Bérénice de Nathalie Azoulai

Titus n’aimait pas Bérénice – P.O.L

bandeau_azoulaiAlors que nombre d’auteurs nous projettent dans un futur sombre, Nathalie Azoulai fait le voyage inverse dans l’un de ses romans les plus beaux et les plus délicats.

Son héroïne, ravagée par un chagrin d’amour, se tourne vers le Grand Siècle pour y puiser une consolation. Très prosaïquement et très lâchement, Titus annonce à Bérénice qu’il la quitte, malgré son amour pour elle, car il ne peut sacrifier sa famille à une aventure extra-conjugale. Une femme rejetée par son amant : la même histoire se répète depuis que la littérature existe. Comment Titus peut-il dire qu’il l’aime et l’abandonner ? Dévastée, elle s’identifie à l’héroïne de Racine : le grand dramaturge doit bien avoir une explication puisque Bérénice, le personnage éponyme de sa tragédie, connaît le même sort. Elle se plonge donc dans l’œuvre et la vie de l’écrivain qui prend le pas sur son histoire personnelle.

Ressuscité par une amoureuse trahie, Jean Racine s’anime, prend chair et devient son « frère de douleur ». Notre Bérénice découvre un orphelin destiné à rester dans l’ombre de Port-Royal, dans la rigueur janséniste et l’amour du grec. Mais ses ambitions n’ayant pas de limites, Jean connaît une ascension fulgurante, écrit une dizaine de pièces en autant d’années, éclipsant au passage son vieux rival Corneille ; il affiche ses amours tumultueuses avec les comédiennes les plus en vue, fréquente au cabaret un autre Jean (La Fontaine), devient le meilleur ami de Nicolas (Boileau), et se fait courtisan du roi Soleil qui le désigne comme son historiographe. Mais toute sa vie est rongée par une « antithèse cruciale » qui ne trouve pas de résolution, entre Dieu et le roi, entre Port-Royal et Versailles, entre le dépouillement de la vie chrétienne auquel il aspire et les ors boursouflés de la monarchie qui l’attirent.

L’auteur parle au cœur de Bérénice parce qu’il touche à l’intime, parce qu’elle se reconnaît dans ses amoureuses célèbres qui disent leur peine dans une langue simple. Oui, dit Racine, l’amour est égoïste et destructeur, parce que les hommes, victimes d’un destin misérable, sont gouvernés par leurs instincts, et moi le premier. Mais il lui dit aussi qu’à la bassesse, on peut opposer la dignité…

Nathalie Azoulai fait du « grand écrivain » un personnage romanesque passionnant, pétri de contradictions, jouet des passions, moderne et naturel. Au sortir de cette lecture, on a furieusement envie de relire le théâtre racinien, et l’on est aussi conforté, s’il en était besoin, dans l’idée que la littérature aide à vivre et à survivre.

Des mots sublimes pour guérir les maux du cœur

Même s’il s’agit de revisiter la vie et le cheminement de Racine, nous ne sommes pas dans une quelconque biographie mais bien dans un roman dont le dramaturge est le héros. Ce que cherche à savoir Bérénice c’est ce que l’homme a pu éprouver, quelles émotions l’ont assailli, quels drames l’ont forgé, quelles frustrations l’ont poussé. Rien dans son enfance ni son éducation ne le destinait au théâtre. Au contraire. A Port-Royal où il est pensionnaire sous l’autorité d’une tante après le décès prématuré de ses parents, on ne connaît d’amour que celui de Dieu. C’est dans l’étude des textes grecs et latins qu’il puise son inspiration mais c’est en cachette qu’il se nourrit de textes « subversifs » évoquant des passions entre les individus, des émotions dont il est interdit de faire état dans l’enceinte de l’établissement. Seule la tragédie l’inspire, et l’amour de la langue, sa volonté de simplifier pour la rendre plus limpide.

Pour Bérénice, revenir aux sources c’est aussi retomber sur terre. Faire le tri entre fantasmes et réalité. Entre le théâtre et la vie. Comprendre que si Titus l’a quittée, c’est qu’il ne l’aimait pas. Tout simplement.

Ce roman est un vrai cadeau qui fait chanter le texte aux oreilles du lecteur, servi par une belle érudition et un propos limpide. Il propose une réflexion salutaire sur les illusions de la passion et ses effets secondaires. Incitant pourtant à s’y laisser prendre plutôt qu’à s’en méfier. Quitte à relire Racine pour s’en guérir.

Mohamed Biskri

 

Coup de coeur du libraire : Samira Sedira

Le coup de coeur du libraire

Cineartscene est heureux de vous proposer une nouvelle rubrique, réalisée en partenariat avec la Librairie-Boutique des Marais, Chapitre 2. Chaque mois, Mohamed Biskri, libraire et acteur dynamique de la vie culturelle caladoise, nous fera part – en alternance – de ses coups de cœurs personnels, et des coups de cœurs des lecteurs recueillis pendant les « Troc-lectures », moment d’échanges et de partages conviviaux. Ce mois, pour commencer, deux coups de cœur pour le prix d’un : tout d’abord Celle que vous croyez de Camille Laurens, et dès la semaine prochaine, Titus n’aimait pas Bérénice de Nathalie Azoulai

Celle que vous croyez de Camille Laurens – Gallimard

Camille Laurens - Celle que vous croyezUne femme, Claire, 48 ans, blonde, maître de conférences en littérature et récemment divorcée, ne veut pas mourir au désir. Pour surveiller Jo, son amant qui vient de la quitter, elle crée un faux profil Facebook. Elle devient Claire, 24 ans, brune, célibataire, passionnée de photographie. Et peu à peu se laisse prendre au jeu, bascule dans le virtuel, dans tout ce que cette fausse identité lui offre de liberté, de passion, de vie nouvelle. Elle voulait épier Jo, elle aime Chris, son ami, jusqu’à la dépression et la folie.

Celle que vous croyez est le récit d’une descente aux enfers de deux ans et demi, entre confession entravée et réponses à un psy, le docteur Marc B., entre Contes des mille et une nuits et intrigue à la Marivaux, quand l’amour ne peut se dire et se vivre que dans des identités mouvantes, au risque du tragique.

Mais ce n’est pas « qu’une » histoire d’amour terrible et dévastatrice. C’est une réflexion, amère, sur la place laissée aux femmes dans un monde dominé par les hommes, menée par une femme « défunte, au sens strict », « défaite de ses fonctions » : « plus de place je n’ai plus de place » ne cesse de dire cette Claire au prénom faussement transparent, « ironique ». Les femmes n’existent que sous le regard cruel des hommes, ce regard qui efface et nie dès que le désir disparaît, dès que l’âge vient, que le corps n’est plus celui fait pour l’amour.

Hymne à la puissance de création de l’écriture

Celle que vous croyez  est un roman du désir, un marivaudage tragique et surtout un hymne à la puissance de création de l’écriture, au jeu de dupes et de miroirs qu’elle permet. Camille Laurens juxtapose plusieurs versions de la même histoire, celle de Claire à son psy, celle du psy, Marc, qui lui aussi aura à se justifier…

Où est le vrai dans ce palais des glaces ? Où est la part du réel et celle de l’invention dans ce récit dédié à la mémoire de Nelly Arcan et tout entier tissé de citations et réminiscences de textes d’Antonin Artaud à Joan Didion, en passant par Michel Leiris, et, nécessairement, Les Liaisons dangereuses ? Camille Laurens, dans une vraie/fausse lettre, un « brouillon de lettre » à son éditeur, Louis O., justifie la part de réel de son livre, ce feuilleté de discours, qui est « dans l’angle ouvert des possibles ». Qui est Celle que vous croyez ? Celle à laquelle renvoie directement le titre sur la page de couverture du roman, soit Camille Laurens ? Claire Millecam (Camille en verlan) ? Claire Antunès ? Aucune n’est pleinement celle que vous croyez, ou pourriez vouloir croire, et toutes ne sont-elles pas les multiples facettes d’une même femme ?

Si l’autofiction nous irrite souvent, on est tombée sous le charme de Celle que vous croyez. Certes, ce neuvième roman de Camille Laurens cultive à nouveau un égotisme appuyé, avec trop de clins d’œil faciles à Lacan; certes, il ressasse ses thèmes de prédilection – l’amour impossible (je-te-suis-tu-me-fuis-je-te-fuis-tu-me-suis), écrire pour s’en libérer, le désir plutôt que le sexe, l’insupportable domination masculine, l’infâme condition féminine, etc. Mais il les revisite dans une veine contemporaine captivante, suivant un scénario qui croise plusieurs points de vue, où les acteurs sont aussi manipulés que le lecteur.

Fascinée par le sentiment amoureux, l’auteur de Dans ces bras-là, excelle à le disséquer à l’ère du 2.0. Avec autant d’humour que d’érudition, de lucidité que de révolte. Mais Celle que vous croyez n’est pas forcément le roman que vous croyez…

Mohamed Biskri

 

 

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