Nick Cave était de passage aux Nuits de Fourvière les 6 et 7 juin 2022. Patrick Ducher a vécu ce moment magistral. ll signe un compte-rendu détaillé dela soirée du 6, avec extraits et photos.

Le passage de Nick Cave lors des Nuits de Fourvière 2013 reste sans doute l’un des meilleurs concerts que j’ai jamais vus. Il faisait beau et chaud, la setliste était impeccable – l’album « Push The Sky Away » sorti quelques mois plus tôt reste un sommet de sa discographie – et le chanteur avait littéralement marché sur les premiers rangs de ses adorateurs. Flashforward 9 ans plus tard. La mort accidentelle d’Arthur, son fils adolescent, en 2015 sous l’emprise de LSD, aurait pu le briser. Il s’est au contraire servi de sa douleur pour produire le sépulcral Skeleton Tree et apparaître dans un film bouleversant « One more time with feeling », qui documente cette funeste période. Coup du sort, un autre de ses fils est lui aussi décédé à peine un mois avant le début de la présente tournée. C’est sous une pluie battante que 4000 spectateurs attendaient l’Australien, de passage pour 2 concerts à Lyon, troisième étape de son périple estival.

La foule est bigarrée : vieux goths anglais des deux sexes tatoués de la tête aux pieds, trentenaires propres sur eux, quadra-quinquas arborant des t-shirts noirs « Bad Seed » pour se donner l’air d’être dans le coup. Les Bad Seeds (le fidèle Martin P. Casey à la basse, le batteur Toby Dammit, le percussionniste Jim Sclavunos, le guitariste George Vjestica et une jeune femme qui remplace feu Conway Savage) sont accompagnés d’un imposant trio de choristes blacks aux tenues chatoyantes, mais le show marque surtout l’emprise du violoniste/guitariste Warren Ellis sur les orchestrations du groupe. Le répertoire est puisé parmi près d’une dizaine d’albums différents et offre un bon survol de la carrière du « prédicateur » Cave.

Les sales goths se sont (presque) assagis ?

Pendant tout le concert, il n’aura de cesse de haranguer ses fidèles, notamment ceux massés devant la scène qui tendent leurs bras, implorant l’imposition des mains. Cave se fond en eux, les saisis, les caressent, pointe un doigt vengeur. En fait, la soirée est une gigantesque cérémonie religieuse aux vertus quasi expiatoires.

Le rythme est binaire : les morceaux sauvages alternent avec les ballades les plus douces. D’ailleurs, pas de chichi d’entrée de jeu. Nick Cave, cintré comme à son habitude dans un costume trois-pièces, attaque avec un « Get Ready For Love » dantesque. Presque trop. Le son est abominable, trop puissant et couvre les paroles. Quoi qu’il en soit, le public réagit instantanément, nullement incommodé par la pluie battante. Le rythme est soutenu, Cave martèle ses paroles comme un sermon pour la plus grande joie de ses ouailles.

Et au milieu de la fureur, le recueillement

Le premier moment de grâce, c’est « O Children ». Et on comprend enfin où il veut en venir. Son public, c’est ces enfants, bien vivants et qui se substituent aux êtres aimés et perdus. « We have the answer to all your fears ; It’s short, it’s simple, it’s crystal clear ; It’s round about and it’s somewhere here ; Lost amongst our winnings ; O children Lift up your voice, lift up your voice…” Magnifique morceau extrait du magnifique album « Abattoir Blues/Lyre of Orpheus » (2004).

Les moments d’émotion seront nombreux, et soulignent un deuil jamais oublié. Sur “Bright Horses”, extrait du très mélancolique et douloureux “Ghosteen” sorti juste avant le confinement (octobre 2019), Nick Cave murmure : “And everyone has a heart and it’s calling for something ; We’re all so sick and tired of seeing things as they are” et de conclure sur le couplet final déchirant “Well there are some things too hard to explain ; But my baby’s coming home now, on the 5:30 train”. Les deux titres suivants (« I Need You » et « Waiting for You ») ajoutent à son deuil qu’il poursuit depuis 6 ans.

Je t’aime moi aussi

Mais le concert n’est pas dénué de moments savoureux. « I love you » lance un type dans le public. « Moi aussi. Comment ça se fait ? Comment deux types seuls peuvent se retrouver ce soir, comme ça, c’est extraordinaire ! ». Warren Ellis, qui ressemble maintenant à un gourou hindou francophile, traduit, amusé. Cave évoque les fameux coussins des nuits de Fourvière. « Je me souviens que vous les jetiez sur scène. Ils ne sont plus là ? C’est dommage. Qu’on ramène les coussins ! ».

Il a une telle confiance en son public qu’il laisse même un spectateur tenir son micro le temps d’un refrain. Des bras soutiennent ses genoux, palpent la paume de ses mains. Cave fait les cent pas sur scène. Parfois, il abandonne son micro et tapote les touches de piano pendant quelques secondes avant de retrouver tous ces bras tendus. Il leur livre une poignée de morceaux de bravoure, ceux qui constituent le cœur de son œuvre musicale et poétique : « The Mercy Seat », « The Ship Song », « Tupelo » (ébouriffant de sauvagerie) et bien évidemment « Red Right Hand », qui a touché récemment un vaste public grâce à la série « Peaky Blinders ». L’éclairage rouge vif accentue l’atmosphère très spéciale du morceau. Il pointe du doigt une jeune femme et modifie les paroles (« You don’t like the guy you’re coming with, we’ll get you a different one »). Sur « City Of Refuge » les choristes descendent de leur piédestal et rejoignent le preacher man, pardon le chanteur, pour scander « You’d better run, you’d better run to the city of refuge » comme un leitmotiv… Cette chanson prend de nouvelles sonorités gospel depuis son apparition dans l’album « Tender Prey » (1988).

En rappel, des petites perles calmes, après le déluge d’électricité, avec « Into my arms », hymne à l’amour déçu, et « Ghosteen Speaks » pour boucler sur un dernier clin d’œil deuil à Arthur. Les lumières ne se rallument pas. Cave entonne « Henry Lee » avec une des choristes. Le fantôme de PJ Harvey rôde. Mais quel temps fera-t-il pour le 2ème concert ? Le public, rincé, quitte, le saint Sépulcre musical d’un soir, visiblement heureux, rassasié, délivré.

Extrait du concert de Nick Cave & the Bad Seeds du 06/06/22 :