Nouveau lieu culturel innovant, les Franciscaines, à Deauville, accueillait fin juillet Charlélie Couture pour un concert et une rencontre érudite avec le public. Patrick Ducher y était. Il vous raconte !

Charlélie Couture fait partie de ces artistes à la fois inclassables – parce qu’ils ne sont pas étiquetés comme de simples chanteurs – et pourtant indissociables d’un titre emblématique ayant marqué une, voire plusieurs, générations. L’homme est un touche-à-tout comme en témoigne son récent livre de souvenirs New York Memories au sujet de sa vie dans la grande pomme. Mais ce soir, il était invité en tant que chanteur dans la chapelle des Franciscaines. Mis à part une chemise blanche, il se présente vêtu intégralement de noir : pantalon, gilet, redingote et lunettes, accompagné de son guitariste attitré, Karim Attoumane.

Couture a récemment revisité quelques-uns de ses titres connus, ou moins connus, dans Trésors cachés et perles rares (2020), qui faisait suite à Même pas soleil (2019). Il entame le set au piano. La voix n’a pas changé depuis les souvenirs du scribe de ce concert à la maison des sports de Clermont-Ferrand vers 1983. Toujours nasillarde et bluesy à souhait. Il narre des histoires simples, de petites gens, du quotidien. L’émouvante Ballade de Serge K (1981) racontait l’histoire d’un pauvre type mort de faim. “Si j’avais à écrire La Ballade de Serge K 40 ans après, j’utiliserais malheureusement les mêmes mots pour décrire l’histoire de cet homme désespéré”. Couture est également très marqué par l’environnement écologique mondial comme en témoignage la poignante Toi, ma descendance (“Quand les typhons, les tornades et les raz de marée ; Quand l’avancée des déserts Et les rivières asséchées ; Oh, je pense à toi, Toi ma descendance  ; Comment survivras-tu à cette putain d’ingérance ?”) ou encore Media panic (“Quand les médias paniquent, tout l’ monde panique”) dont il dit aussi ne pas vouloir changer une virgule.

Il retire finalement ses lunettes noires puis se présente sur le devant de la scène, équipé tantôt d’un dobro en métal et bois, tantôt d’une guitare sèche pour le plus grand plaisir des 250 spectateurs assis, masqués et dotés de leur pass sanitaire. Karim Attoumane accompagne efficacement le chanteur lorrain, mixant discrètement influences bluesy et parfois presque hard rock, notamment sur La suprême dimension.

Et puis vient LE moment. Le chanteur évoque ce moment où sa carrière fut bouleversée alors qu’il était encore jeune. Il avait égrené quelques notes au piano et créé une chanson  : “Celle qui fait que je suis là aujourd’hui et peut-être celle qui fait que vous êtes venus”. Comme un avion sans ailes débute sous un tonnerre d’applaudissements. Il fait plein de digressions sur son piano, comme pour faire durer l’instant. En à peine plus de 3 minutes plus tard, c’est terminé. Il se lève, petit sourire aux lèvres, revient devant la scène et s’empare d’une guitare acoustique. “Beaucoup se sont arrêtés là, mais moi, j’ai encore envie de continuer”. Il évoque son amour de la route, la douleur d’être resté confiné pendant un an et demi. C’est La route (mais Kerouac est mort).

Standing ovation, rappel. Presque rien, seul au piano est particulièrement touchant : “Presque rien, suffit de presque rien ; Pour qu’on s’aime ou qu’on se désire ; Pour qu’on se craigne ou qu’on se déchire ; Presque rien, suffit de presque rien (…) Sans trucs inutiles, de gadgets à la con ; Faut être heureux dans sa maison ; Presque rien, suffit de presque rien “… Puis il conclue avec Après la fête, blues issu de l’album préféré du scribe Quoi faire ? (1982). Pendant le concert, il a mélangé des chansons récentes, de très anciennes datant des années 80. Le public, très feutré, de Deauville n’a pas boudé son plaisir. Karim Attoumane est ovationné. Les deux compères saluent et quittent discrètement la salle. Y’avait une fête ici…

Patrick Ducher

Charlélie Couture, « L’imaginaire à l’oeuvre »

Retour à la chapelle des Franciscaines dès le lendemain pour une causerie artistique en compagnie de Charlélie. Le principe : l’artiste commente une dizaine de livres, tableaux et photographies issus de la collection des Franciscaines dans le cadre d’un nouveau format de rencontres intitulé « L’imaginaire à l’œuvre ». Philippe Normand, directeur culturel du site, expose donc les choix littéraires du chanteur multiste : Jack Kerouac, Charles Bukowski, Boris Vian, Ambrose Bierce et Fernando Pessoa. Charlélie parle aussi avec passion de la puissance évocatrice et très cinématographique du livre de Sam Shepard Motel Chronicles. Il avoue s’être laissé happer par les séries télé qui concurrencent désormais le cinéma et dit adorer “Bosch”, adapté des polars de Michael Connelly.

Du côté des photos, citons notamment Henri Cartier-Bresson ou Roger Schaal. Charlélie apporte des commentaires éclairés, voire critiques, sur quelques peintures dont la représentation d’une statue de cheval d’André Hambourg devant laquelle l’artiste passait chaque jour avant d’aller à sa galerie newyorkaise sur la 58ème rue.

Charlélie se laisse aussi aller à quelques confidences sur sa famille : un père féru d’histoire de l’art, une grand-mère musicienne, une mère qui le pousse à la lecture. Les vacances, pendant sa jeunesse, consistaient à aller visiter des musées avec son père. La culture était omniprésente chez lui et il regrette de la voir désormais repoussée à la fin des quotidiens sur 2 pages non-essentielles.

C’est avec bonne grâce qu’il se prête en fin de discussion à une séance de dédicaces. J’évoque pour lui le souvenir d’un de mes premiers concerts : c’était en 1983, à la maison des sports de Clermont-Ferrand, avec ma mère qui se souvient encore très bien de la chanson Quoi faire ? (les dimanches après-midi d’automne-hiver en famille, les exos de maths interminables, l’ennui).

Charlélie sort une poignée de feutres et me griffonne la page de garde de son livre New York Memories ainsi que son avant-dernier disque, Même pas soleil. Et le masque tombe pour une sympathique photo-souvenir. “Pour que la corde casse et que l’image s’efface, Pour que passe un ange et que la vie change, Presque rien, suffit de presque rien”…