Ce 16 mars,  le théâtre des Célestins rend hommage à l’artiste Zwy Milshtein, décédé le 4 février dernier. Le théâtre garde de lui l’extraordinaire rideau de scène qu’il a peint en 2014.  Une occasion de publier à nouveau un entretien réalisé dans son atelier, par un beau soir d’été 2013. Internationalement reconnu, né en Union Soviétique, à Kichinev, Zwy Milshtein vivait à Paris mais avait son atelier dans notre région, à Gleizé.

Avez-vous toujours eu envie d’être peintre ?
Zwy Milshtein : Oui, depuis que je suis né, je n’ai jamais eu envie de faire autre chose. A un moment donné, quand j’étais au lycée, je me suis dit que peut-être la physique nucléaire, les mathématiques… Mais c’était juste un rêve qui ne s’est jamais réalisé. En fait, j’étais déjà dans la peinture. Je fréquentais les ateliers de peinture depuis l’âge de 7 ou 8 ans. J’étais à Tbilissi, en Géorgie, et j’allais dans l’atelier de peinture du palais des Pionniers.

Aviez vous un maitre qui vous a influencé ?
Z M : Non, à l’époque pas vraiment, je ne connaissais pas assez la peinture. Mais, naturellement comme je vivais en Union Soviétique, les grands maitres c’était Gerasimov et beaucoup d’autres qui peignaient Staline avec des bouquets de fleurs, des enfants, des prolétaires qui font la révolution… Il y avait quand même des choses intéressantes. Ensuite, j’ai découvert en 1942-1943, qu’on avait réouvert les églises. Avant en URSS, la religion était complètement bannie. Au milieu de la guerre, il fallait un peu de patriotisme… Donc, pour la première fois, j’ai vu des icones. Cela m’a beaucoup interpellé. Et il y avait la peinture russe, d’avant les Soviets, Repine et Sourikov, mais aussi Levitan et Vroubel.

Après guerre, on a réussit à sortir d’URSS, et nous sommes allés en Roumanie. Là, j’ai découvert la peinture occidentale. Ce n’était pas encore la peinture moderne, c’était plutôt l’impressionnisme, et puis, comme la Roumanie était sous influence soviétique, la peinture l’était aussi, mais plus libre, plus reliée à l’art contemporain. J’y ai vu pour la première fois quelques images de Picasso, mais uniquement de la période bleue, quand il était encore un bon garçon…

Zwy Milshtein : Ma définition d’une mauvaise peinture c’est une peinture achevée. Mais en réalité il n’y a pas de mauvaise peinture car on peut toujours la retravailler

Ensuite, on a immigré en Israël, avec une étape à Chypre… Sur tout ce que vous me demandez, j’ai écrit des petites choses. J’ai une petite histoire sur Chypre : Paradis ou enfer. Pour moi c’était un paradis parce qu’il y avait pleins de choses à manger, j’avais le temps d‘apprendre la peinture, la sculpture etc. Mais pour un copain à moi, c’était l’enfer, parce que les architectes britanniques qui ont construit ce camp à Chypre en ont fait la copie conforme des camps nazis. Comme lui était un rescapé, il a piqué une crise de nerf. Il ne voulait pas rentrer, il se tapait la tête contre le sol en hurlant. Je n’ai compris qu’après ce qui lui était arrivé… C’est en Israël que j’ai connu la peinture de Braque, Matisse, Soutine, et les autres.

Quelles sont vos sources d’inspiration ? Avez-vous des sujets de prédilections ?
Z M : Je ne sais jamais ce que je vais faire. Je commence à peindre… Je ne pense pas. Je ne sais même pas ce que je peins. C’est après, une fois que la toile est finie, que je lui trouve un titre, et tout ce que vous voulez. Mais pas avant.

Pourtant on retrouve souvent les mêmes éléments dans vos toiles…
Z M : Oui, c’est vrai. Mais la vodka n’a pas de couleur !

Donc, quand vous commencez une toile, vous ne savez pas ce que vous aller peindre. Mais savez-vous quand elle est finie ?
Z M : Une toile n’est jamais finie. Ma définition d’une mauvaise peinture c’est une peinture achevée. Mais en réalité il n’y a pas de mauvaise peinture car on peut toujours la retravailler.

Il n’y a surtout rien de mauvais chez cet artiste, cet homme fragile et fort, poignant et drôle, éternel enfant avec l’expérience d’un homme qui  a tant vécu, cet artiste  chez qui « tout fait art » selon l’expression du sculpteur Jean-Michel Debilly.  On peut, pour le retrouver un peu, lire Vodka, Harengs et quelques larmes.  Le livre est à son image, tragique et plein d’humour, magnifiquement écrit et illustré. Edition Slatkine

Emmanuelle Blanchet