Ukandanz était en concert fin janvier au Marché Gare, à Lyon, pour fêter la sortie de leur cinquième album Kemekem, avec en première partie le duo human beatbox-sax Breath. Patrick Ducher y était. Il nous livre son compte-rendu.

On avait laissé les Ukandanz en octobre 2019 dans la minuscule salle du Périscope de Lyon quelques mois après la sortie de leur 3ème disque « Yeketelale » (12.2018). C’était juste avant un trop long silence pour cause de Covid. Comment maintenir la cohésion d’un groupe dont Asnake Guebreyes, leur bondissant chanteur, vit à Addis-Abeba ? C’est en quartet qu’est sorti pendant l’été 2022 un album instrumental intitulé « 4 Against the Odds ». On avait donc hâte de les (re)découvrir sur scène en clôture du Saint-Fons Jazz Festival dans la belle petite salle rénovée du Marché Gare. En ouverture, le duo aérien Breath ! composé du beatboxer Rewind (Willy Amarat) et du sax Lionel Martin.

Le Marché Gare fait peau neuve

En septembre 2022, cette petite salle (un peu moins de 400 places debout) a reçu un coup de peinture bienvenu et c’est avec plaisir qu’on a écouté le projet Breath ! découvert en juillet 2022 dans le cadre du programme d’animations « Vivez l’été » de Villeurbanne. Que de chemin parcouru depuis ! Le duo a gagné en assurance et le public ne s’y est pas trompé. Les chuintements, scats, sifflements et autres interjections trip-hop de Willy « Rewind » répondent au souffle rauque-rock de Lionel. On a aimé l’ambiance particulière créée par des éclairages bleutés qui donnaient presque l’impression d’être dans une boîte new-yorkaise du début des années 90. Remember Guru & Jazzmatazz ? Willy lance les noms d’icônes du sax et se livre à un ping-pong sonore avec Lionel : Fela Kuti, Archie Shepp, Roland Kirk, Steve McKay… Les longs doigts fins de Willy tripotent les boutons d’un appareillage complexe pour donner des sons improbables, tandis que Lionel saute au milieu du public. De bonnes vibes.

Un quintet new look

Depuis Yeketelale, le groupe a accueilli un nouveau batteur, Thomas Pierre, ainsi que le claviériste Fred Escoffier (qui officie notamment aux côtés de Martin dans le combo Palm Unit). Détail qui a son importance : le guitariste et fondateur Damien Cluzel joue désormais d’une basse Squire. Comment allait sonner la mouture 2023 sur scène ? Le blog Cineartscene indiquait que le groupe avait enregistré son 5ème album studio, Kemekem début juillet 2022 au studio Mikrokosm de Villeurbanne, sous l’égide de Compagnie4000. En décembre, il s’était produit au festival No Border en Bretagne.

La « crunch music » de Ukandanz, un ethio-jazz survitaminé, prend le spectateur aux tripes. Impossible de rester les pieds et les bras ballants, car le groupe joue d’entrée de set à 100 à l’heure et fusionne tour à tour des influences free, punk, rocksteady, ska. Tout de blanc vêtu, Asnake est toujours classieux, manifestement content de retrouver ses camarades. Il capte l’attention par son chant, strident et sec comme un coup de trique, mais aussi sa prestance, son jeu de jambes, son énergie communicative. Comment un petit bonhomme bien charpenté peut-il sautiller si haut ?

Kemekem, musique sans frontière, une invitation au voyage et à la danse

Le public, qui comprend plusieurs générations, capte tout de suite l’intensité de ce qui s’offre à ses oreilles et à ses yeux. Il accompagne chaque mouvement et répond à l’énergie développée sur scène. Thomas Pierre lance chaque morceau et joue juste, sans effet spectaculaire. Il apporte un solide ancrage rythmique. Escoffier tire de sa guitare-clavier Alesis numérique des riffs chauds pour créer une ambiance Hammond/Moog qui ajoute au magma en fusion en train de suinter devant nos yeux.

Jumping J’Asnake

Il arpente la scène, fait des moulinets de bras, interpelle les spectateurs, tend son micro, saute tel un Zebulon sur ressorts. Il est généreux et, dans la salle, la réceptivité est maximum. À la droite du chanteur, la basse furieuse de Cluzel convoque une énergie punk (Stooges, MC5…). À sa gauche, le sax/marteau-piqueur de Martin répond à l’unisson, en se contorsionnant dans tous les sens.

Kemekem, le nom de l’album est aussi celui d’une région éthiopienne. La musique développée sur scène et sur disque porte une histoire, un héritage. Outre la danse, elle est une incitation à se décrasser les oreilles, à fouler de nouveaux territoires sonores et culturels. Sur le Bandcand du groupe, le disque, co produit avec Ouch! Records,  est disponible au format vinyle, numérique et CD-livre. Le scribe n’ayant plus de platine a opté pour le bel objet réalisé par Compagnie 4000 qui mêle des calligraphies éthiopiennes aux superbes photographies noir et blanc prises en studio par Bertrand Gaudillère.

Texte, photos et vidéo : Patrick Ducher