Lionel Martin – Solos : plus d’un tour dans son sax !

Décidément, le saxophoniste lyonnais Lionel Martin n’est jamais là où on l’attend. Tout à tour en duo pour jouer les compositions de Louis Moreau Gottschalk avec son compère pianiste Mario Stantchev, ou bien en groupe avec ses potes de Ukandanz pour ambiancer les salles de France et d’Europe avec leur « crunch music » chaude bouillante, ou encore dans les églises avec le batteur Sangoma Everett pour revisiter Count Basie et Oliver Nelson… Cet homme-là n’arrête pas ! Et il trouve encore le temps de faire une mixtape avec le bruitiste Anton Mobin et ses chambres préparées, de placer quelques notes sur le projet Rimbaud de Maxime Dambrin. Depuis le mois de mai, son émission mensuelle « Solo Insolent » sur son label Ouch ! Records est une fenêtre bienvenue vers l’ailleurs et la vie grâce à ses amis musiciens.

Solos  apparaît comme un condensé de ses expériences sur le terrain, dans la rue, et en studio mobile orchestré par Bertrand Larrieu qui l’a guidé dans sa réalisation et a réalisé la prise de son pour ces 5 morceaux atmosphériques d’une durée de 3 à 12 minutes, absolument fantastiques.
« Vibrations » donne l’impression qu’un orchestre déboule dans votre salon : boucles de sax et crépitements électroniques discrets emplissent les oreilles jusqu’à créer un bourdonnement qui fait dodeliner la tête de l’auditeur.

« Fiction » intègre des bruits urbains. L’auditeur est-il dans une gare – on entend une annonce évoquer un mouvement social – ou bien dans le métro ? ou peut-être sous un pont puisque le sax player a coutume de se produire dans des lieux insolites. Des nappes sonores se développent en échos pouvant s’assimiler à un flot ininterrompu de passagers. « Colonel Fabien » … on est donc dans le métro. C’est finalement à la station Stalingrad que l’on arrivera. A écouter absolument au casque pour saisir toute la richesse sonore et se laisser bercer par cette ballade souterraine.

Sur « Eternité », le son redevient aérien, perturbé par des bruits électroniques (est-ce un orage au loin ?), puis par des interjections frénétiques de boucles de sax cassant le rythme tranquille du morceau avant que celui-ci ne se transforme en un murmure lancinant jusqu’à se taire, tout doucement.

« Réalité » mêle plusieurs sons de saxophones à la manière d’un big band puis, petit à petit, sans s’y attendre, l’auditeur ferme les yeux et se retrouve au pied d’un ruisseau (ou bien est-il dans une barque ?). Le sax des villes est devenu sax des champs.

Enfin, « La chute » marque une rupture avec le climat jusque-là quasi-atmosphérique. L’ambiance se fait festive et électro. Boucles et « boom-boom » à écouter en poussant le volume sonore au max !

La pochette élégante – qui est aussi celle du RhinoJazz 2020 – est l’oeuvre de Robert Combas, un autre touche-à-tout : illustrateur, mais aussi musicien lui-même, peintre – on se souvient de son passage remarqué au Musée d’Art Contemporain de Lyon en 2012 et de sa rétrospective « Greatest Hits » – et chanteur.

Solos, la tracklist : 01. Vibration (4’05) 02. Fiction (12’47) 03. Éternité (6’26) 04. Réalité (3’03) 05. La chute (6’33).
Lionel Martin : saxophones (soprano, alto, tenor baryton), machines, improvisation, écriture, auto-interprétation Bertrand Larrieu : prise de son, écriture, direction artistique

L’album – disponible en  digital – sort chez le label indépendant rochelais Cristal Records le 2 octobre 2020. Prix : 25€. La version vinyle sort chez Ouch Records

Patrick Ducher

 

Le clip officiel de l’album Solos – Réalisation Arma Lux (https://vimeo.com/armalux / @arma.lux)
Doc quoi de 9 : c’est parti pour 3 semaines !

Doc quoi de 9 : c’est parti pour 3 semaines !

La 11e Biennale du documentaire, Doc quoi de 9, se déroule au cinéma Les 400 Coups de Villefranche du 4 au 24 mars. Au programme : des avant-premières, des invités, des soirées spéciales. Et surtout un panorama varié de l’état du monde vu par les meilleurs documentaristes.

Doc, quoi de 9, 11e du nom, fête cette année son 20e anniversaire, alternance avec le festival Féminin Pluri’elles oblige. Pour l’occasion, ce sont 14 longs métrages, 3 courts métrages, des avant-premières, des invités, notamment le cinéaste Nicolas Boukhrief, des séances débat, des séances dédiées au jeune public, mais aussi du documentaire de patrimoine avec deux films mythiques – Nanouk l’Esquimau et Le Temps du ghetto – qui sont proposés.

affiche du film Botero

La soirée d’ouverture ce 4 mars est consacrée à la peinture avec Botero, film de Don Millar (Canada, Colombie ; 2020), introduit par une présentation de Guy Reynaud sur la manière dont le cinéma a abordé la peinture. Philippe Merlo-Morat, agrégé, professeur des Universités à l’université Lumière Lyon 2, spécialiste des arts et littératures (domaine hispanique) et président de La Villa Hispanica à Cogny, présentera l’œuvre de Botero, artiste le plus exposé au monde.

Parmi les huit autres séances spéciales programmées citons celle du mardi 10, à 20h. Le professeur d’histoire Bruno Fouillet présentera ce monument de la mémoire qu’est Le Temps du ghetto de Frédéric Rossif (1961), l’histoire du ghetto juif de Varsovie, depuis sa création jusqu’à la sanglante répression de 1943, lorsque sa population se souleva contre la barbarie des nazis. Réalisé par un des maitres du documentaire français, le film mérite d’être redécouvert, notamment par les jeunes générations, sur grand écran.

Doc quoi de 9, huit séances spéciales

Mercredi 11, à 18h30, le film Empathie du réalisateur espagnol Ed Antoja (Espagne ; 2020) sera présenté en avant-première. Son thème : Ed doit réaliser un documentaire sur le bien-être animal pour tenter de faire bouger l’opinion publique. Complètement étranger à cette question, il va d’abord s’immerger dans le monde de la cause animale et du véganisme. Cette aventure singulière va remettre en question ses habitudes de
consommation et son mode de vie… mais jusqu’à quel point ?

Etant donné la thématique, la séance sera suivie d’une dégustation conviviale de mets vegan proposés par Charline et Carole du Foxy Factory, la cantine végétalienne de Villefranche. Attention, cette séance se fait sur inscription (Soit au guichet du cinéma, soit sur son site) pour des raisons évidentes de préparation !

Le 20, à 14h30, Nicolas Boukhrief, réalisateur notamment de Cortex et de Le Convoyeur viendra présenter Nanouk l’Esquimau de Robert J. Flaherty (1923), l’un des films qu’il conseille dans son ouvrage 100 Grands films pour les petits. A 18h, il sera à la médiathèque pour parler de ses films et de sa cinéphilie. En soirée, il présentera son dernier film en date, Trois Jours et une vie.

Le 23, la journaliste Laura Caniggia, venue spécialement d’Argentine, présentera le film Femmes d’argentine de Juan Solanas (Argentine, France, Uruguay ; 2020) sur le combat des féministes de ce pays pour la légalisation de l’IVG.

A ne pas manquer aussi, même si programmés sans animation, trois documents exceptionnels : Cyrille, agriculteur, 30 ans, 20 vaches, du lait, du beurre, des dettes de Rodolphe Marconi (France ; 2020), La Cravate de E. Chaillou, M. Thery (France ; 2020) et Le Capital au XXIe siècle de J. Pemberton, Thomas Piketty (France, Nouvelle-Zélande ; 2020), tiré de l’ouvrage à succès de l’économiste, et présenté en sortie nationale.

Programme complet sur le site du cinéma Les 400 Coups

Vinicio Capossela à Fourvière : l’uomo vivo

Vinicio Capossela à Fourvière : l’uomo vivo

Le barde italien Vinicio Capossela a largement mérité sa standing ovation ce jeudi 11 juillet, d’autant que sa notoriété s’accroit d’année en année dans la capitale des Gaules. Pour sa troisième participation aux Nuits de Fourvière, il a eu droit à une soirée spéciale à l’Opéra, avec un grand orchestre en prime.

Nous avions relaté son précédent passage particulièrement réjouissant à l’Odéon de Fourvière en 2016. Dans une configuration différente, sa prestation à l’Opéra a enthousiasmé un public de connaisseurs. En préambule au concert, la projection du film de Federico Fellini Prova d’orchestra (1979) était particulièrement bien choisie.

Derrière une nonchalance apparente, le bonhomme ne laisse personne indifférent sur scène. Changeant de costume à chaque morceau, il se coiffe tour à tour d’un casque napoléonien, d’un bonnet phrygien, d’un haut-de-forme, d’un chapeau de paysan ou encore un d’un bonnet sur lequel est cousu un ourson, tout cela sous l’oeil amusé de l’orchestre. Multi-instrumentiste, Capossella restera vissé à son piano la plupart du temps (il empoignera brièvement une guitare acoustique en fin de concert). Le chanteur, fin lettré, évoquera notamment Moby Dick et les pléiades – clin d’oeil à son précédent album Marinai, Profeti e Balene (2012) – mais aussi le Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline à travers le personnage de Bardamu.

Vinicio Capossela

Les arrangements orchestraux donnent une dimension particulière à chaque morceau et les interventions des solistes (violonistes, percussionnistes, violoncelles…) apportent une belle fluidité rythmique du récital. Eclectique musicalement – Capossela avait exploré la musique née dans les villes portuaires de la mer Egée au début du XXe dans Rebetiko Gymnastas (2012) – l’italien sait entraîner le public d’un seul geste.

On assiste à plusieurs moments de grâce. A un moment, Capossela invite les spectateurs à faire claquer leurs doigts pour battre la mesure. Tout d’un coup, il sort un parapluie de sous son piano et nous voilà dans une ambiance digne de Singing in the rain. Tout simplement magique ! Il clame aussi son amour pour la culture de son pays, son folklore et ses artistes, citant Sergio Leone, Fellini, Ennio Morricone, mais aussi le “cousin” Martin Scorsese. S’éclipsant en coulisse, le chanteur revient paré d’une veste blanche de boxeur et le voilà mimant Jake LaMotta sous les rires et les vivats des spectateurs !

Dans son avant-dernier album, Canzoni della Cupa (2016), il évoquait les créatures vivant dans l’ombre de la forêt et de la montagne. Dans son dernier opus Ballate per uoini e bestie (sorti en juin 2019), il prolonge son exploration du monde animal en convoquant le testament d’un porc, une girafe d’Imola, les fresques de Lascaux, un loup garou…

Sa voix rauque et profonde allie douceur et vigueur avec maestria. Croisement de Higelin et Charles Trénet pour le côté gentiment foutraque, Vinicio est une star dans son pays, et s’entoure de musiciens de qualité (tel le guitariste Marc Ribot, compagnon de route de Tom Waits).

En guise de rappel, il offre L’uomo vivo (extrait), un morceau destiné, selon lui, à renouveler l’hymne européen car les peuples ont besoin de joie, de beaucoup de joie. Et c’est la folie ! Le public dans les balcons se met à danser la tarentelle, à frapper dans ses mains. En bas, il n’y a qu’acclamations et bravos pour le chanteur. Le chef d’orchestre – tiens, tiens … un italien du nom de Daniele Rustioni, ce qui explique sa complicité manifeste avec le chanteur tout au long du spectacle – et les musiciens semblent ravis. ils sont invités par trois fois à saluer le public !

Grazie mille, signore Capossela !

Reportage et photos : Patrick Ducher

Bonus : Extrait du concert de Vinicio Capossela

Sooheer Boo fella dans la cours des (très) grands

Sooheer Boo fella dans la cours des (très) grands

Sooheer Boo fella, retenez ce nom. Poétesse, chanteuse, ex-membre du groupe lyonnais The Funky Drive Band,  elle rentre de New-York après trois mois passés dans les studios d’enregistrements pour son premier album solo. La caladoise d’adoption a pu travailler avec Steve Sola, producteur notamment de… Eminem ou Mariah Carey.  Interview en exclusivité après son passage à l’Underground Store, la fameuse boutique de disque indépendante de Villefranche.

Vous êtes de retour après 3 mois passés aux Etats-Unis pour enregistrer votre 1er album solo avec quelques grands noms dont le musicien GrandMixer DXT (détenteur de plusieurs Grammy Awards, dont l’un obtenu avec Herbie Hancock avec le titre « Rock it » en 1982, et un autre en 2018 pour la musique du film de Dr Dre et Jimmy Iovine The defiant ones). Comment ça s’est passé ? Comment avez-vous travaillé avec lui ?

Sooheer - Villefranche - 6 juillet 2019
Sooheer entourée de quelques fans devant l’Underground Store, rue de la Sous-Préfecture à Villefranche

Sooheer Boo fella : Ces 3 mois passés aux États Unis ont été d’une richesse incroyable, ce genre de richesse que vous obtenez en creusant au fond de vous comme on creuse au fond d’une mine pour en extraire les plus belles pierres. Ce n’était pas de tout repos, c’était intensif mais j’étais entre de bonnes mains pour procéder à cette extraction. Travailler avec GrandMixer DXT était impressionnant, il est impressionnant par son savoir et son génie musical. Il est exigeant et explique pourquoi ses exigences sont utiles et nécessaires à la production. Il m’a poussé dans tous mes retranchements pour dresser une carte de mes défauts et de mes qualités, ce qui m’a permis de rectifier certaines choses et d’en parfaire d’autres. Un passage introspectif musical douloureux à réaliser mais primordial avant de passer à l’étape enregistrement en studio. Ensuite il m’a mise entre les mains de TS Monk, fils du célèbre Thelonious Monk, qui m’a accompagné dans mon parcours studio et m’a fait profiter de son savoir.

Comment l’aviez-vous rencontrer ? 

Sooheer Boo’fella : J’ai rencontré GrandMixer DXT il y a 6 ans à New York, il était avec le rappeur Kool Moe Dee devant mon hôtel à Harlem. J’étais venu faire ce voyage en solitaire à New York  avant de rejoindre à Los Angeles les membres de The Funky Drive Band pour notre tournée en Californie. De retour à New York après la tournée, nous nous sommes vraiment liés d’amitié avec DXT et il m’a vivement conseillé de me lancer en solo. Il m’a dit : «  tu as une signature vocale, une sacrée plume en français et en anglais, tu es une artiste complète qu’attends-tu ? »

Sooheer Boo fella, une signature vocale, une sacrée plume en français et en anglais

Vous avez choisi Dominik Fusina pour la pochette de votre album. Qu’est-ce qui vous touche le plus dans son travail ?

Visuel Sooheer

Sooheer Boo’fella : Avec Dominik Fusina je dirais plutôt que l’on s’est choisi. J’avais découvert son travail sur 2 expositions, l’une sur des portraits de passants hommes et femmes pris à Villefranche et l’autre une expo surréaliste intitulée Hantérieur au parc Vermorel. Je voulais absolument que Dominik Fusina soit mon directeur artistique car il a ce genre de génie qui au lieu de vous transformer vous sublime. J’ai eu la chance de le rencontrer par un ami en commun, Nicolas Villemagne, notre disquaire caladois. Mais ce qui est drôle avec Dominik, après quelques jours de discussion on s’est rendu compte que nous avions déjà travaillé ensemble il y a 20 ans. Il m’avait recrutée dans son entreprise de multimédia Nemo à Villefranche. On a pris cela comme un signe du destin… c’est pour ça que j’ai dit on s’est choisi.

A quelle date doit sortir l’album ? Y aura-t-il des concerts ? Si oui, est-ce qu’il y en aura dans le Beaujolais où vous vivez ? 

Sooheer Boo’fella : J’ai eu la chance aussi de travailler avec Steve Sola, un des meilleurs producteur américain à New York. Il a enregistré notamment Notorious Big, Nas, Eminem, Mary J Blige, Mariah Carey, Mobb Deep, 50 Cent … J’ai enregistré avec lui un EP de 7 titres, 6 en américain et un en français en featuring avec le célèbre rappeur Shabaam Sahdeeq. Ensuite nous continuerons ensemble l’enregistrement d’un deuxième EP de 7 titres entièrement en français. Tout ceci pour vous dire que je ne suis pas en mesure pour l’instant de donner une date précise de sortie, je viens tout juste de rentrer et les albums sont en cours de mixage. La sortie de ces différents albums est prévue avant la fin de l’année.

J’ai rencontré Oscar Derick Brown, célèbre pianiste et compositeur de renom. Il a collaboré avec Marvin Gaye, David Bowie, Prince et composé des musiques de films de Wim Wenders. Nous avons commencé la composition d’une musique sur un texte que j’ai co écrit avec Marvin Lebeau (Rijsoulgang) habitant Villefranche aussi. Oscar Derick Brown sera de passage chez-moi à Villefranche au mois d’août pour finaliser notre collaboration.

Oui il y aura des concerts mais étant tributaire de la date de sortie des albums, je ne peux faire d’annonce pour l’instant. J’espère vivement donner des concerts dans ma région.

Interview Emmanuelle Blanchet – Photos Dominik Fusina



Christian Scott à L’Epicerie moderne

Christian Scott à L’Epicerie moderne

Reportage et photos de Patrick Ducher

Chaque décennie accouche d’un petit prodige de la trompette jazz. Dans les années 2000, Roy Hargrove avait su fusionner jazz et hip-hop. Avant lui, Wallace Roney a longtemps été considéré comme l’héritier du “Dieu Miles Davis”, un fardeau sans doute beaucoup trop lourd à porter. Aujourd’hui, des trentenaires tels que Ambrose Akinmusire ou Ibrahim Maalouf portent l’instrument vers de nouvelles sonorités. On leur préférera cependant Christian Scott, qui était de passage à l’épicerie moderne de Feyzin (69).


Sa musique puise dans ses racines néo-orléanaises, dans le folklore des “Native Americans”, dans le hip-hop – pour l’attitude – tout en lorgnant avec respect du côté des illustres prédécesseurs. Le timbre chaud et enveloppant de son drôle d’instrument – clin d’oeil à Dizzy Gillespie – a enchanté l‘Epicerie Moderne, quasi-pleine pour découvrir en avant-première le dernier opus de la nouvelle star intitulé Ancestral Recall.

Christian Scott

Le set commence par un déluge assourdissant de percussions amorcé par le très charpenté Weedie Braimah, puis chaque instrumentiste semble trouver son espace sonore au sein d’un magma en apparence très “free”. Ce début sera à l’image de toute la soirée : le quintet jouera à l’énergie et on ne saura jamais quelle direction il va prendre. Un problème initial de micro a obligé Scott à se rabattre pendant quelques minutes sur un tambourin, mais les choses vont vite rentrer dans l’ordre. Le trompettiste aux multiples breloques dorées est étonnant : cette star mondialement reconnue laisse cependant de l’espace et du temps de jeu à tous ses musiciens, notamment au sax Logan Richardson très bien mis en valeur par des solos millimétrés.
Christian Scott est un showman éclairé.

Christian Scott est un showman éclairé

Le claviériste Lawrence Fields, plus discret, tire son épingle du jeu par un touché cristallin, notamment sur son Fender Rhodes, et est applaudi chaleureusement à chaque intervention. La rythmique composée du jeune batteur Corey Fonville et du joueur de djembé et de percussions Weedie Braimah cogne dur et reçoit de vifs encouragements, sous l’oeil du maigrelet mais rigoureux contrebassiste polonais Max Mucha. Le public scande “Shallow water mama” pour le plus grand plaisir du quintet. qui ne s’attendait peut-être pas à un tel entrain.

Le set sera plutôt court – environ une heure et quart, hors apartés – mais restera dans les mémoires. Pourquoi ? Parce que Scott est un showman éclairé. Il dose parfaitement chacune de ses interventions et se met rarement en posture de “star” qui occupe constamment le devant de la scène. Son jeu puissant est félin. Tantôt le musicien se courbe sur sa trompette, imitant le dieu mentionné plus haut, tantôt il se tend vers le faîte de la salle d’une démarche chaloupée qu’amortissent d’épaisses “sneakers”.

Ce qui le différencie de ses collègues ? Son discours. Car Scott est bavard, très bavard. Il prend le temps de présenter chaque musicien par un petit speech personnalisé de plusieurs minutes. Fields sait, selon lui, parfaitement établir une connexion avec tout type de public, Richardson est un virtuose, Braimah a redéfini la posture du joueur de djembé. Quant à Mucha, sous une apparence taciturne, ce type est l’homme le plus rigolo et sensible du monde. Scott réserve une belle vanne pour son batteur en racontant que Fonville l’a litéralement harcelé pour jouer avec lui après la cérémonie des Grammy en 2007 à laquelle il participait dans le groupe du Grammy Jazz Band, invité grâce à une bourse du gouverneur de Virginie, à l’âge de 14 ans !

Christian Scott se meut de temps à autre dans la peau d’un être protéiforme, mi-pasteur pédagogue (“le jazz n’est pas réservé à une élite pédante, laissez-vous aller ce soir, ressentez la musique comme vous l’entendez !”), mi-politique (“Il faut voter. Notez bien que nous autres Américains avons merdé grave récemment”.) Selon lui, il ne faut pas se fier à nos préjugés, ajoutant que s’il avait écouté tout ce qu’on dit sur les Français, il ne serait jamais venu !).

C’est avant tout un fervent défenseur de l’égalité hommes-femmes, de l’égalité entre toutes les religions, entre toutes les orientations sexuelles et les couleurs de peau. Un tel discours aurait probablement de quoi choquer un public américain moyen. Mais à Feyzin, dans une salle aux racines rock et mondialistes, il est applaudi avec chaleur. Lors de son passage à Grenoble trois jours auparavant, il n’avait pas fait de rappel.

Manifestement en territoire conquis, le quintet jouera un morceau supplémentaire intitulé “Ritual” qui raconte un pow wow – un rassemblement d’anciens – accueillant en rythme de jeunes enfants aux oreilles vierges de toute musique. Les spectateurs sont conquis et se pressent pour échanger quelques mots et prendre des selfies avec Scott, flanqué de Corey Fonville et Weedie Braimah. Un mot gentil pour chacun, une patience exemplaire, il se dégage une impression de chaleur post-concert. Reconnaissant un groupe de fans français, il les accueille avec effusion, puis remercie un photographe lui ayant apporté quelques clichés. Le public était très mélangé : des seniors, des jeunes, des musiciens…

Le scribe lui confie qu’il a découvert le jazz grâce à son père qui, lorsqu’il était en reportage pour une radio locale en Auvergne, allait interviewer des artistes backstage. Une tradition se perpétue donc.

Les musiciens : Christian Scott – trompettes ; Logan Richardson – Saxophone ; Corey Fonville – batterie ; Lawrence Fields – Piano ; Weedie Braimah – Percussions et Max Mucha – Contrebasse.

Rencontre avec Pierro, auteur, interprète et fondateur du label Homworkz

Rencontre avec Pierro, auteur, interprète et fondateur du label Homworkz

Le fondateur du label Homworkz, Pierro, était de passage à l’Underground Store, LA boutique du disque vinyle caladoise, pour présenter une formidable compilation, Hip-hop Archaeologists. Pierro, mieux connu sous son nom, Pierre Rochefort, se définit comme auteur-interprète. Il est aussi DJ et directeur artistique du label…  Bon, il est aussi comédien, comme ses parents Nicole Garcia et Jean Rochefort, mais là n’est pas le propos !

Créé en 2006, Homworkz est un tout petit label… par la taille : seulement 7 albums, dont 5 compilations, plus 1 single. Dans chacun, une bonne dose de petits bijoux aux textes ciselés ou des découvertes musicales, dont on se demande comment on a pu passer si longtemps à côté… Peut-être, avouons-le, à cause des mots clés revendiqués par le label : boom bap, old school rap, conscious hip-hop… pas forcément ceux qu’on tape le plus sur Google si on n’est pas fan/fin connaisseur !   

Derrière chaque production, Pierro, qui imprime sa personnalité, impose en douceur son univers, par ses textes, le choix des artistes dont il s’entoure, et des titres compilés. Et bien sûr avec son album (presque) solo, Trente Trois Tours. Compilation de titres originaux d’une percutante poésie, l’album a été enregistré avec quelques amis triés sur le volet, notamment  L’Azraël, Enz et l´Hippocampe Fou…  Rencontre avec un « mensch », un vrai.

Comment êtes-vous tombé dans le hip-hop ?

Pierro : Par rébellion ! Quand j’étais ado, je cherchais à me démarquer de mes parents… Aller aux antipodes de ce qu’ils étaient. Et puis je suis né en 1981. En France, le hip-hop en était à ses débuts. Quand tu es petit, tu es tenté d’aller vers ce qui ce est nouveau. Il y a les textes aussi… Hyper important les textes pour moi. En plus c’était des textes écrits par des jeunes coiffés avec des dread ! C’était un véritable élan de liberté qui cassait les codes.

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Avec Nick UDGS, DJ et disquaire

En 2006, vous avez fondé le label Homworkz, après avoir créé avec le rappeur et producteur Indi-K le duo Désolé pour le bruit. Qu’est-ce qui vous a incité à vous lancer ?

Pierro : A l’époque, dans le hip-hop les portes commençaient à se fermer… Surtout il y avait le désir de tout maitriser de A à Z pour notre album Chut Ca Commence​.​.​., de ne pas avoir à attendre.  Et l’envie de pouvoir ensuite produire des musiciens amis. Pour moi créer un label, c’était la possibilité d’un compagnonnage avec des artistes, un côté famille. Mais c’est très compliqué. Il faut s’entourer des bonnes personnes, souvent tout faire tout seul… Aujourd’hui je serais heureux d’intégrer une autre équipe, de découvrir d’autres façons de fonctionner…

Après cet album, il y a eu Trente Trois Tours. Vous aviez produit un disque plus rock…

Pierro :  Audrey & The Cookies… Il n’est jamais vraiment sorti. C’était un concept album avec 1 bassiste, 2 guitaristes, 1 batteur… L’histoire de 5 musiciens qui avaient tous eu à souffrir d’une Audrey ! On avait poussé loin le truc avec sur la pochette un faux graph qui représentait l’Audrey « universelle » ! Mais j’ai du mal à trouver la bonne recette pour mixer chansons d’amour et côté rugueux de la musique que j’aime…

L’album concept justement c’est un peu votre marque de fabrique… Trente Trois Tours, échappe un peu à la règle. Pas Hip-hop Archaeologists. Qu’est-ce qui vous plait dans cette manière de composer un album.

Pierro : C’est mon côté rêveur, enfant, qui a toujours des histoires à raconter, très littéraire. Et puis ça permet d’aller d’un point A à un point Z !

Comment est né Hip-hop Archaeologists et qui sont Black & White?

Pierro : c’est partie d’une envie de créer quelque chose avec un ami, Alpha du Gros Tas de Zik. L’idée était de compiler ce que j’aime,  du groove, du jazz, du hip-hop des années 1990. Et de mettre en lumière des titres underground qui n’avaient pas trouvé leur place au soleil. De faire  déterrer – digger – ces titres oubliés par deux inspecteurs… Au départ je pensais piocher dans le cinéma, et puis j’ai repensé à Signé Furax, le feuilleton radiophonique de Pierre Dac et Francis Blanche dont je suis totalement fan !  Black & White sont les inspecteurs de la série qui luttent contre le génie du mal. Ça collaient complètement avec ce que je voulais pour l’intro et les interludes du disque.

Est-ce qu’il y aura une suite ?

Pierro : Oui, on bosse déjà avec Alpha à un volume 2… un peu moins bootleg !

Interview et photos Emmanuelle Blanchet

Hip-hop Archaeologists est à retrouver sur bandcamp

Taxi Driver sur l’album Trente Trois Tours

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