Black Flower au Festival du Péristyle : lancinante ambiance

Black Flower au Festival du Péristyle : lancinante ambiance

Les Belges Black Flower étaient parmi les derniers invités du festival du Péristyle, sous les arcades de l’opéra de Lyon. Patrick Ducher était dans le public. Il nous raconte.

Il me semble bien avoir découvert le quintet belge Black Flower sur France Musique, peut-être dans l’émission d’Alex Dutilh “Open Jazz” . Je me souviens être tombé raide dingue de leur album Artifacts (2017), de l’avoir écouté une semaine non-stop, de m’être laissé emporter par les ambiances lancinantes d’un jazz-rock élégant. Coup de bol : je découvre par hasard sur Facebook que le groupe débarque à Lyon dans le cadre du festival d’été de l’Opéra Underground.  3 sets pendant 3 soirs de suite ! C’est presque la fin de l’été, il ne fait pas trop chaud, des conditions idéales pour les oreilles.

J’assiste au 2ème set de leur avant-dernière prestation lyonnaise. Le public montre patte (pass) blanche pour s’installer confortablement sous les voûtes du Péristyle. Le quintet mené par le saxo Nathan Daems commence à tisser les nappes d’un soft-rock moelleux et sophistiqué. La trompette de Jon Birdsong impulse un tempo nerveux, tandis que les claviers de Karel Cuelenaere distillent des sonorités vintage qu’on croirait sorties d’un générique de série télé des seventies, genre Mannix (Lalo Schifrin, sors de ce corps !).

On se laisse hypnotiser par une certaine mélancolie, une espèce de langueur monotone. Puis, tout s’accélère. Le batteur Simon Segers frappe un peu plus fort sur ses cymbales et le bassiste Filip Vandebril tire des sons plus stridents de ses quatre cordes. Birdsong invite le public à frapper fort dans ses mains sur Clap Hands, un titre extrait du dernier album studio Future Flora (2019). Et ça marche du feu de Dieu ! La langueur se transforme en un groove entêtant digne de James Brown. Les spectateurs sont conquis.

Les Belges Black Flower en concert à Lyon

Lors de la pause précédant le set, je constate que le stock de CD du groupe a été dévalisé par le public et j’engage la conversation avec Filip Vandebril. Ce dernier me confie avoir beaucoup apprécié les balades dans les rues de Lyon. Revenons au set du soir. Daems annonce ensuite “un morceau qui n’est pas de circonstance” puisqu’il s’intitule “Winter”. Il troque alors son sax contre une flûte envoutante et nous voilà repartis sur un bateau qui descend le Nil. La tête dodeline, les pieds battent la mesure et on se laisse de nouveau porter par ces sonorités aériennes. L’air est toujours aussi agréable. Une belle soirée pour un spleen de fin d’été.

Patrick Ducher

Extrait du concert :

Charlélie Couture aux Franciscaines de Deauville

Charlélie Couture aux Franciscaines de Deauville

Nouveau lieu culturel innovant, les Franciscaines, à Deauville, accueillait fin juillet Charlélie Couture pour un concert et une rencontre érudite avec le public. Patrick Ducher y était. Il vous raconte !

Charlélie Couture fait partie de ces artistes à la fois inclassables – parce qu’ils ne sont pas étiquetés comme de simples chanteurs – et pourtant indissociables d’un titre emblématique ayant marqué une, voire plusieurs, générations. L’homme est un touche-à-tout comme en témoigne son récent livre de souvenirs New York Memories au sujet de sa vie dans la grande pomme. Mais ce soir, il était invité en tant que chanteur dans la chapelle des Franciscaines. Mis à part une chemise blanche, il se présente vêtu intégralement de noir : pantalon, gilet, redingote et lunettes, accompagné de son guitariste attitré, Karim Attoumane.

Couture a récemment revisité quelques-uns de ses titres connus, ou moins connus, dans Trésors cachés et perles rares (2020), qui faisait suite à Même pas soleil (2019). Il entame le set au piano. La voix n’a pas changé depuis les souvenirs du scribe de ce concert à la maison des sports de Clermont-Ferrand vers 1983. Toujours nasillarde et bluesy à souhait. Il narre des histoires simples, de petites gens, du quotidien. L’émouvante Ballade de Serge K (1981) racontait l’histoire d’un pauvre type mort de faim. “Si j’avais à écrire La Ballade de Serge K 40 ans après, j’utiliserais malheureusement les mêmes mots pour décrire l’histoire de cet homme désespéré”. Couture est également très marqué par l’environnement écologique mondial comme en témoignage la poignante Toi, ma descendance (“Quand les typhons, les tornades et les raz de marée ; Quand l’avancée des déserts Et les rivières asséchées ; Oh, je pense à toi, Toi ma descendance  ; Comment survivras-tu à cette putain d’ingérance ?”) ou encore Media panic (“Quand les médias paniquent, tout l’ monde panique”) dont il dit aussi ne pas vouloir changer une virgule.

Il retire finalement ses lunettes noires puis se présente sur le devant de la scène, équipé tantôt d’un dobro en métal et bois, tantôt d’une guitare sèche pour le plus grand plaisir des 250 spectateurs assis, masqués et dotés de leur pass sanitaire. Karim Attoumane accompagne efficacement le chanteur lorrain, mixant discrètement influences bluesy et parfois presque hard rock, notamment sur La suprême dimension.

Et puis vient LE moment. Le chanteur évoque ce moment où sa carrière fut bouleversée alors qu’il était encore jeune. Il avait égrené quelques notes au piano et créé une chanson  : “Celle qui fait que je suis là aujourd’hui et peut-être celle qui fait que vous êtes venus”. Comme un avion sans ailes débute sous un tonnerre d’applaudissements. Il fait plein de digressions sur son piano, comme pour faire durer l’instant. En à peine plus de 3 minutes plus tard, c’est terminé. Il se lève, petit sourire aux lèvres, revient devant la scène et s’empare d’une guitare acoustique. “Beaucoup se sont arrêtés là, mais moi, j’ai encore envie de continuer”. Il évoque son amour de la route, la douleur d’être resté confiné pendant un an et demi. C’est La route (mais Kerouac est mort).

Standing ovation, rappel. Presque rien, seul au piano est particulièrement touchant : “Presque rien, suffit de presque rien ; Pour qu’on s’aime ou qu’on se désire ; Pour qu’on se craigne ou qu’on se déchire ; Presque rien, suffit de presque rien (…) Sans trucs inutiles, de gadgets à la con ; Faut être heureux dans sa maison ; Presque rien, suffit de presque rien “… Puis il conclue avec Après la fête, blues issu de l’album préféré du scribe Quoi faire ? (1982). Pendant le concert, il a mélangé des chansons récentes, de très anciennes datant des années 80. Le public, très feutré, de Deauville n’a pas boudé son plaisir. Karim Attoumane est ovationné. Les deux compères saluent et quittent discrètement la salle. Y’avait une fête ici…

Patrick Ducher

Charlélie Couture, « L’imaginaire à l’oeuvre »

Retour à la chapelle des Franciscaines dès le lendemain pour une causerie artistique en compagnie de Charlélie. Le principe : l’artiste commente une dizaine de livres, tableaux et photographies issus de la collection des Franciscaines dans le cadre d’un nouveau format de rencontres intitulé « L’imaginaire à l’œuvre ». Philippe Normand, directeur culturel du site, expose donc les choix littéraires du chanteur multiste : Jack Kerouac, Charles Bukowski, Boris Vian, Ambrose Bierce et Fernando Pessoa. Charlélie parle aussi avec passion de la puissance évocatrice et très cinématographique du livre de Sam Shepard Motel Chronicles. Il avoue s’être laissé happer par les séries télé qui concurrencent désormais le cinéma et dit adorer “Bosch”, adapté des polars de Michael Connelly.

Du côté des photos, citons notamment Henri Cartier-Bresson ou Roger Schaal. Charlélie apporte des commentaires éclairés, voire critiques, sur quelques peintures dont la représentation d’une statue de cheval d’André Hambourg devant laquelle l’artiste passait chaque jour avant d’aller à sa galerie newyorkaise sur la 58ème rue.

Charlélie se laisse aussi aller à quelques confidences sur sa famille : un père féru d’histoire de l’art, une grand-mère musicienne, une mère qui le pousse à la lecture. Les vacances, pendant sa jeunesse, consistaient à aller visiter des musées avec son père. La culture était omniprésente chez lui et il regrette de la voir désormais repoussée à la fin des quotidiens sur 2 pages non-essentielles.

C’est avec bonne grâce qu’il se prête en fin de discussion à une séance de dédicaces. J’évoque pour lui le souvenir d’un de mes premiers concerts : c’était en 1983, à la maison des sports de Clermont-Ferrand, avec ma mère qui se souvient encore très bien de la chanson Quoi faire ? (les dimanches après-midi d’automne-hiver en famille, les exos de maths interminables, l’ennui).

Charlélie sort une poignée de feutres et me griffonne la page de garde de son livre New York Memories ainsi que son avant-dernier disque, Même pas soleil. Et le masque tombe pour une sympathique photo-souvenir. “Pour que la corde casse et que l’image s’efface, Pour que passe un ange et que la vie change, Presque rien, suffit de presque rien”…

Lionel Martin en résidence au festival Superspectives

Lionel Martin en résidence au festival Superspectives

Superspectives, festival de musique contemporaine proposé par Camille Rhonat et François Mardirossian du 18 juin au 11 juillet, accueillait pour la 3ème soirée consécutive le saxophoniste Lionel Martin dans le cadre enchanteur de la Maison de Lorette, un lieu inscrit à l’inventaire des Monuments Historiques qui fêtait justement ses 500 ans. Reportage de Patrick Ducher

Il est 18 heures, un samedi. Des chaises, des tables sont disposées sur le gazon, des enfants se vautrent sur des coussins, vont et viennent. Le public a une vue spectaculaire sur Lyon et les buildings de la Part-Dieu. Il fait bon, une atmosphère propice à la rêverie pour écouter les improvisations de Lionel Martin.

Chaque soirée avait un thème particulier pour lui. Celui de jeudi s’intitulait “Insurgé !” (solo sur les chants révolutionnaires du monde), vendredi c’était “Je est un autre”, en première partie du concert de Chassol. Samedi, “Paysages intérieurs” fit écho à la musique de feu le pianiste belge Dominique Lawalrée, dont les spectateurs purent écouter les œuvres diffusées dans les haut-parleurs avant le concert. Le titre était parfaitement bien choisi pour décrire cette ambiance intimiste. C’est donc confortablement installé dans un sofa face à l’artiste que le scribe a pu rêvasser et se laisser bercer par les samples enregistrés dans divers lieux (un atelier de tissage, sa cuisine…) et les sons saccadés du saxo.

Lionel Martin bidouille ses pédales d’effets pour tirer des sons inattendus de ses saxophones

En effet, Lionel Martin bidouille ses pédales d’effets pour tirer des sons inattendus de ses saxophones, jonglant parfois avec deux instruments en même temps. Comme toujours, le musicien fonctionne à l’énergie. Tantôt il se contorsionne, il frappe ses bottines sur l’estrade, puis il triture les boutons de son appareillage pour créer des boucles. Il tombe la veste et le voilà en marcel pour la suite du concert. On le sent heureux de retrouver le public lyonnais.

Au milieu de morceaux plutôt “free” se glisse “El pueblo unido jamás será vencido”, le fameux chant révolutionnaire chilien, que Lionel avoue avoir oublié lors de la première soirée. Il a très récemment repris les performances : D’Jazz Nevers le 11 juin, puis le Hangar 717 de Villefranche le lendemain, apparition sur la péniche Nova Lyon avec le beatmaker Twani pour la fête de la musique. Il enchaînait dimanche au lever du soleil juste au-dessus du théâtre antique de Vienne, dans le cadre du festival de Jazz avant de partir au festival d’Avignon accompagner Maxime Dambrin et le spectacle “Le pied de Rimbaud”. La liste complète des dates est sur son site : lionelmartin-sax.fr

Connexions, son duo avec le batteur Sangoma Everett – accompagné pour l’occasion du danseur Abdou N’Gom et de l’illustrateur Benjamin Flao – fut le dernier spectacle vivant auquel j’ai assisté en 2020. “Il y a pire que devoir se lever tôt pour jouer la musique qu’on aime” me confiait Lionel après sa performance. Déjà auréolé de critiques dithyrambiques pour l’album “Figures” du quartet Palm Unit (dans lequel il joue aux côtés de Fred Escoffier aux claviers, Jean Joly à la basse et “Pipon” Garcia à la batterie – chez Ouch ! Records), on attend impatiemment son 2ème album solo, intitulé tout simplement “Solos 2”.

Et maintenant, je retourne à mes rêveries.

Des extraits de la soirée :

Bertrand Belin au théâtre de la Croix-Rousse

Bertrand Belin au théâtre de la Croix-Rousse

Le concert de Bertrand Belin a enfin pu avoir lieu ce samedi 19 juin 2021, au théâtre de la Croix-Rousse. Reportage Patrick Ducher

Le petit théâtre de la Croix-Rousse avait repris ses activités il y a à peine une quinzaine de jours. Le concert de Bertrand Belin, originellement prévu avant le(s) confinement(s) marque la fin de la saison avant travaux, comme l’a expliqué Courtney Geraghty, la nouvelle directrice, à un public attentif.

Les 600 places sont occupées à 65% de la jauge et le théâtre affiche donc complet. A titre personnel, il s’agit du premier concert depuis une longue année. S’installer dans un fauteuil pour voir un spectacle vivant, quelle drôle d’expérience. Ce soir, Belin est accompagné de l’ensemble Percussions et Claviers de Lyon, composé de 5 musiciens (xylophones, marimbas, batterie, gong) et de son arrangeur attiré Thibault Frisoni (claviers, basse) pour présenter le disque Concert at Saint Quentin, clin d’œil d’un Johnny Cash des Yvelines ?

Ma première écoute de Bertrand Belin avait été spectaculaire : il avait joué en première partie de Nick Cave lors des nuits de Fourvière en 2013. Les conditions étaient peu favorables (vent, chaleur, public mouvant). Il avait su capter l’attention du public avec ses arrangements atmosphériques et sa voix de velours, ce que n’avait pu faire Julia Holter avant lui. Par la suite, il était venu en showcase pour défendre son album Cap Waller (2015). Affable, courtois, il avait fait une reprise de Jolie Louise (Daniel Lanois) qui avait enchanté la centaine de spectateurs du forum Fnac. Je l’avais perdu de vue par la suite. Souvenir d’un clip “on the road” avec les Liminanas, “Dimanche” (2018), mais j’ai loupé l’album Persona (2019).

Bertrand Belin au théâtre de la Croix-Rousse

Le fan reconnait le titre qui lance la soirée, “Hypernuit”, du nom de son 3ème album éponyme l’ayant révélé en 2010. Applaudissements discrets. “Il a vu sa maison brûler, il revient se venger (…) On lui était tombé dessus, et fait passer le goût des fleurs”. On retrouve cette voix chaude et douce à la fois, mélange de sucre et de miel. La ferveur est retrouvée. Par la suite, Belin tâtera de sa guitare Gretsch. Notes discrètes et qui suffisent à créer une atmosphère doucereuse, souvenue par les percussions tintinnabulantes de l’orchestre. Sylvie Aubelle effleure son xylophone avec un archet, les notes s’envolent. “Il y avait un homme ce matin, ainsi qu’une femme sur le cul”. L’air est lancinant, la batterie ponctue le chant de façon métronomique. Les chansons de Belin sont comme des polaroids. Les paroles, parfois obscures, enrobent un cocon musical doucereux. Chaque mot est égrené méticuleusement. On sent l’influence de Gainsbourg et de Bashung pour la diction, mais Belin apporte quelque chose de différent, de personnel. Point de jeux de mots dans ses textes, son influence profonde venant du poète Christophe Tarkos.

Mais Belin est aussi comédien. Délaissant le devant de la scène et le micro. Il escalade l’arrière-scène, titube et se mue en clochard. La démarche est hésitante, la diction pâteuse. “Paye ta clope !” éructe-t-il… Malaise, amusement. Il entame une danse, tape dans un carton, parle, il est seul dans sa bulle. Des éclairages rouges et bleus habillent la scène. Les percussions tissent des nappes sonores. “Sous une pluie folle, folle, folle, une silhouette entre enfin…”. Entre les chansons, de petits apartés lunaires. Le public est séduit. “La silhouette agite la main, La silhouette agite la main, avisant une personne … ». Il avait expliqué que cette chanson n’a pas de protagoniste, ni de paroles sensées et qu’elle dure 7 minutes. Nous étions prévenus. Et la guitare fait glisser tout cela de façon fluide.

Quoi, c’est déjà le premier rappel ? Une heure trente s’est écoulée et on ne s’est rendu compte de rien. L’orchestre joue une pièce d’Olivier Messiaen. C’est charmant. On imagine un jardin, des petits oiseaux… J’ai parlé de Bashung. Belin livre une version de « C’est comment qu’on freine » totalement déjantée. Il ne se contente pas d’une reprise, il interprète un personnage qui reprend ce titre dingo. Standing ovation et 3ème rappel. “Si tu crois que là-bas, si tu crois qu’il y a mieux pour toi, va, s’il t’en coûte de voir une route, sans l’emprunter, va, on t’oubliera” (“Le mot juste”).

Ce fut une belle soirée de reprise. On en veut plus. Une très belle reprise.

Lionel Martin, le multi-saxophoniste

Lionel Martin, le multi-saxophoniste

Le saxophoniste Lionel Martin sort ce 2 octobre SOLOS, un disque… solo qui est autant une invitation au rêve qu’au voyage, avec des textures sonores poétiques et hypnotiques.

Nourri de ses multiples expériences musicales, ce disque, parti d’une base improvisée, livre un récit musical très écrit, monté comme un film avec l’ingénieur du son Bertrand Larrieu. Avec une magnifique pochette signée Combas, l’album est une quintessence de son univers mental foisonnant. Il devait être au Grand Barouf du Rhino Jazz(s) Festival pour une dizaine de jours de folie et de performance autour de cet album. La fête est reportée à une date ultérieure. Heureusement l’album existe.  Patrick Ducher vous en parle dans sa chronique, Lionel Martin : plus d’un tour dans son sax.  Et nous avons pu recontrer ce musicien hors norme, à la fois musicien, compositeur et fondateur/directeur artistique du label Ouch ! Records.

Lionel Martin © Lucien Martin
Lionel Martin © Lucien Martin

Ces dernières années on vous a surtout vu avec des groupes – Ukandanz, Palm Unit, Madness Tenors – ou en duo avec Mario Stantchev ou Sangoma Everett. Pourquoi cet album solo ?

Je travaille (je joue) en solo depuis tant d’année… Souvent je raconte cette anecdote :  à 14 ans je devais de l’argent, c’était un 24 décembre… vous connaissez la suite, j’ai pris mon saxo et je suis allé jouer dehors à la Croix-Rousse… Depuis j’ai bourlingué pas mal mais je n’ai jamais arrêté de faire cela. Ça va faire une trentaine d’années finalement…

Récemment j’ai découvert des batteries, une enceinte amplifiée autonome, cela a été la révélation, je pouvais apporter dans la rue mon univers de sons et le mélanger en direct avec le réel, le son de la rue, du métro…

J’ai senti une certaine maturité, assez de maturation, c’était l’heure….

Comment avez-vous travaillé pour ce disque ? Comment s’est passé votre collaboration avec l’ingénieur du son Bertrand Larrieu ?

Tous les jours j’écris un petit peu, des petits trucs, qui me serviront ou pas. Je ne suis pas compositeur, en revanche j’ai des idées. Quand elles me plaisent je les note et cela peut donner des morceaux qu’on a pu entendre avec mes groupes précédents.

Ici c’est différent, j’avais tellement de choses à dire, que j’ai tout dit… des heures et des heures d’enregistrement. C’est après que nous avons fait le travail de composition avec Bertrand à partir de ce matériel. C’est un peu du cinéma, on a fait du montage, et j’ai rejoué parfois par dessus pour ramener encore des idées qui surgissaient… Maintenant pour préparer les concerts, j’écris la partition…

Bertrand nous suit depuis longtemps, il a beaucoup travaillé avec Damien Cluzel de Ukandanz, mais aussi beaucoup pour la danse, le court-métrage, les images, de la prise de son à l’élaboration de bandes son. Il a une culture immense et une envie très précise de ce qu’il veut. Il m’a poussé dans mes retranchements, poussé à aller au bout, je ne cesserais de le remercier tant il a été exigent. Je souhaitais travailler avec lui, car je voulais quelqu’un de polyvalent, capable de s’adapter, de capturer le son, ce qui l’entoure, une globalité, pas seulement de la musique faite avec des notes…

Au début il n’était pas sûr de vouloir travailler sur le disque après la prise de son et puis il s’est impliqué, c’est devenu aussi important pour lui que pour moi …d’où ce titre SOLOS : seul mais à plusieurs… Nous nous sommes surpris mutuellement et voila le résultat.

Parlons de la pochette signée du peintre Robert Combas, qui n’est pas sans rappeler l’affiche du Rhino Jazz de cette année… puisque vous deviez y être tous les deux ensembles en résidence ! Comment est née cette collaboration ?

C’est en effet un zoom, un gros plan sur le rhino de l’affiche du festival que Robert Combas à peinte. Un jour il m’a dit : « bien sur, le rhino c’est toi »… Encore un rêve pour moi qui cherche tout le temps à décloisonner, à travailler avec des artistes pas forcément musiciens. Bien que lui le soit !

J’avais vu son exposition au Musée d’Art Contemporain de Lyon en 2012 dans laquelle était installé un atelier : on pouvait le voir travailler si on avait de la chance ! Exposition marquante !

Auparavant j’avais vécu mon expérience solo dans un arbre perché à 10 mètres de hauteur pour le Rhino Jazz festival.  Le temps passant, j’avais envie de renouveler l’expérience dans un autre lieu atypique, mais cette fois avec un artiste complémentaire.

Ludovic Chazalon, directeur artistique du Rhino Jazz(s) Festival, s’est emparé de l’idée, nous avons évoqué Robert ensemble… Il l’a contacté, Robert a tout de suite voulu s’engager. Je suis allé chez lui avec mon saxo, je me suis présenté en jouant, pour qu’il me sente, qu’il valide, que nous validions la même envie de partager une histoire hors norme… C’était parti, c’est parti, pour ce « grand barouf » à St Etienne dans un atelier géant au milieu des toiles de et avec Robert Combas.  Je vais jouer avec les sons sur des thématiques improbables, on pourra voir pendant 15 jours ce travail en direct1. Je prépare une palette où les couleurs sont des idées, une thématique, ou… du vide pour laisser venir l’imagination…

Emmanuelle Blanchet

1 : Le Grand Barouf n’est que repoussé. Il aura bien lieu selon les organisateurs : plus d’infos ici bien sûr dès que la date sera connue !

 

 

Revisiting Afrique Connexions : jazz augmenté à Anse

Revisiting Afrique Connexions : jazz augmenté à Anse

Afrique, tel est le nom d’un album mythique de Count Basie que le duo Martin (sax) / Everett (batterie) a réinterprété en 2019 sous le nom de Revisiting Afrique (Ouch ! Records). Pour son tout premier spectacle de rentrée, le service culturel de la ville d’Anse avait fait un pari : donner carte blanche aux musiciens précités, augmentés pour un soir du danseur Abdou N’Gom et de l’illustrateur Benjamin Flao dans le cadre d’un concert dessiné et dansé proposant une nouvelle réinterprétation du disque de Basie, conçu originellement pour un big band. Un quatuor étonnant qui a enchanté l’assistance ansoise.

reportage + photos de Patrick Ducher

Près de deux cents  spectateurs – distanciation physique incluse – avaient répondu présents pour écouter – et voir – cette proposition insolite. Quel plaisir de découvrir un spectacle VIVANT pendant cette période où l’on croise plutôt des morts-vivants dans les rues. Ce soir, le spectateur est gâté et ne sait où poser ses yeux. Il commence par observer les musiciens. Puis il découvre le pinceau du dessinateur projeté sur un grand écran. Ce dernier trace des courbes qu’il macule rapidement de coulures de peintures multicolores. Enfin, le danseur couché sur le devant de la scène se contorsionne et se glisse tel un lézard félin en marquant le rythme imposé par le rythme du tandem sax-batterie.

Le spectateur s’habitue petit à petit à ce “3-en-1” et son oeil vagabonde du danseur aux musiciens, tout en suivant le développement visuel en fond de scène. Il se demande qui mène … la danse. Justement, le danseur semble flotter dans l’air. Il esquisse parfois des breaks hip-hop. Puis il incite l’illustrateur à suivre son mouvement : ce dernier dessine des silhouettes qui suivent N’Gom, comme hypnotisées par sa démarche.

A un moment, Everett délaisse sa batterie et incite les spectateurs à frapper dans leurs mains. L’ambiance se réchauffe. Muni de ses seules baguettes, il frappe le sol et invite le danseur à le suivre dans sa rythmique. Ensuite, c’est le saxophoniste qui l’emprisonne de ses bras et de son instrument. L’effet est saisissant : le duo se mue en une seule et même entité vivante, dansante et performante.

L’illustrateur marque lui-même le tempo en traçant une forme ressemblant à un disque vinyle. Secouant la planche tout projetenant de la peinture noire dessus, il semble donner vie à un 33 tours qui accompagne ce spectacle en 3D..

Revisiting Afrique, un album qui se prête à l’improvisation

Par la suite, Abdou N’Gom me confie que le lien commnu entre les protagonistes est le rythme. Lui-même rend son corps, toujours en éveil, perméable à ce qu’il ressent. L’interaction avec le public joue donc un rôle primordial. Chacun suit tantôt l’un, tantôt se calque sur l’autre. La musique développée par Martin et Everett a cela de magique qu’elle se prête à de multiples improvisations. La performance de ce soir n’avait rien à voir avec celle jouée en duo dans le petit club du Périscope, ou dans l’église de Cogny.

Certes, il y a un fil narratif. Le danseur commence le spectacle en caleçon et le termine habillé. L’illustrateur retrace donc une histoire – on devine une migration, des personnages en mouvement – mais qui laisse le spectateur imaginer cette histoire par lui-même.

Le meilleur pour la fin. Le danseur se rapproche des spectateurs et les incitent à le rejoindre en suivant ses pas de danse. Ravis, ils s’exécutent, trop heureux de prendre part eux-même à un spectacle décidément très … vivant ! Applaudissements à tout rompre. C’était donc ça, la vie d’avant ? Vivement qu’on y goûte de nouveau ! 

Les artistes – Lionel Martin : saxophone, claviers ; Sangoma Everett : batterie ; Abdou N’Gom : danse et Benjamin Flao : illustrations. 

Extrait du concert :

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